Yves Pagès

Amusons-nous un peu et endossons l’habit du psychanalyste. Fils d’un paysan pupille de la nation devenu directeur de laboratoire au CNRS en psycho-sociologie et par ailleurs très engagé à gauche puisque trotskyste pendant l’Occupation, on peut imaginer que le petit Yves Pagès a grandi dans l’ombre d’une figure paternelle qui laissait peu de place à l’oisiveté. Donc, après de brillantes études, il est devenu pensionnaire de la Villa Médicis, romancier, essayiste, dramaturge, comédien, auteur de fictions radiophoniques, éditeur (les éditions Verticales qu’il codirige avec Jeanne Guyon). Dans Les Chaînes sans fin, Yves Pagès nous livre une réflexion sur notre société qui ne supporte plus le temps mort, qui court après un avatar de mouvement perpétuel comme pour chasser le démon de l’oisiveté. Yves Pagès a accepté notre invitation à faire sa sélection qui ne laisse que peu de doute sur ses engagements. (photo Ariane Audouard)

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    A nous la liberté

    René Clair - Video - Lcj editions & productions - 1931

    Le premier plan du film montre des prisonniers en train d’assembler des jouets. Deux de ces prisonniers vont essayer de s’évader mais un seul y parviendra. Ellipse temporelle, celui qui a réussi son évasion devient un magnat de la fabrication de phonographes. Dans ses usines, les travailleurs travaillent à la chaîne et sont placés devant des tapis roulants - des convoyeurs industriels. Plus tard, on retrouve le second compère, libéré, devenu une sorte de vagabond, de trimardeur bienheureux qui se fait choper par les agents parce que, déjà, ce crime d’oisiveté déplaisait. Dans des circonstances très chapelinesques, notre bienheureux va se retrouver enrôlé dans l’usine de son ex-compère où il va tomber amoureux de la fille du comptable. C’est René Clair qui va inventer le gag qui réapparaîtra dans Les Temps modernes : à force de regarder sans cesse la fille du comptable, le travailleur amoureux rate son geste répétitif. Il est donc obligé de se déplacer, de gêner son voisin, et de façon exponentielle de bloquer toute la chaîne. J’ai eu un choc en voyant ce film dont la conclusion est absolument extraordinaire. D’abord, le magnat va démissionner et repartir avec son bienheureux compagnon et devenir des chemineux, des trimardeurs, faisant un bras d’honneur au travail d’une façon très explicitement libertaire. D’autre part, avant de partir, ce grand patron a inventé une automatisation complète de la chaîne de production, une sorte d’abolition de la pénibilité du travail humain. Il y aurait une cessation définitive possible du travail, on ne serait plus astreint au jeu des cadences, de la productivité etc. C’est un motif très fort pour moi. Tout ça quatre ans avant 1936.

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    Charles mort ou vif

    Alain Tanner - Video - Mk2 - 1969

    J’ai découvert sur le tard ce premier film d’Alain Tanner dont je connaissais La Salamandre, La Ville blanche mais pas Charles mort ou vif. C’est un film sur le patron d’une énorme entreprise d’horlogerie qui décide de tout arrêter, de démissionner et de s’enfuir. Il rencontre alors un couple d’hurluberlus qui vit en marge dans une petite maison. Le patron rompt alors avec toute idée de réussite sociale, en proférant des aphorismes, dont certains slogans de 68. C’est un film sur l’amitié, la camaraderie, la marginalité et le déclassement volontaire du patron qui ne veut plus adhérer à sa propre logique d’exploitation. Un film que j’ai vu sur le tard mais qui m’a beaucoup marqué. Cette désertion l’amènera à être récupéré par des membres de sa famille pour être placé dans un hôpital psychiatrique. Il est devenu le traître à sa classe et à la normalité sociale et ça, c’est insupportable.

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    La Classe ouvrière va au paradis

    Elio Petri - Video - Tamasa diffusion - 1971

    Je suis un fou furieux du cinéma italien, et Elio Petri en est un des très grands maîtres qui, comme Marco Ferreri, est extrêmement mésestimé. Les deux ont tenu une une position hétérodoxe dans le cinéma italien de cette époque parce qu’ayant pris leurs distances avec la doxa du PC italien. Dans La Classe ouvrière va au paradis, on retrouve la figure de l’ouvrier modèle, un véritable stakhanoviste qui déteste les syndicats et les agitateurs, cité en exemple par son patron. Pris dans cette logique d’hyper activité délirante et d’excès de zèle, un jour, cet ouvrier modèle perd un doigt dans un accident de travail. Tout le monde essaie alors de récupérer sa cause, mais lui est perdu, sa femme le quitte, tout son monde s’effondre… Il reste seul dans son appartement et commence à s’adresser à tous les objets de consommation qu’il a achetés. Il défonce toute la logique consumériste en faisant le lien entre l’aliénation du travail et celle de la consommation, jusqu’à plonger dans une certaine folie. On le voit alors rendre visite à d’anciens ouvriers en hôpital psychiatrique qui continuent à entendre le bruit des cadences et sont détruits psychiquement. C’est un film qui m’a beaucoup marqué parce qu’il associe une problématique psychique à celle physiologique de la souffrance au travail. Oui, les ouvriers ont une âme. Et Gian Maria Volonté porte ce film d’une manière qui en fait, à mes yeux, le Al Pacino italien.

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    Deep End

    Jerzy Skolimowski - Video - Carlotta films - 1970

    Jeune adulte, je découvre ce film qui parle de quelque chose que, quand on était un jeune homme qui se posait plein de questions sur l’amour, la liberté sexuelle, on voyait peu. Dans Deep End, Jerzy Skolimowski suit le point de vue d’un garçon empêtré dans ses propres maladresses, ses fantasmes, une pudeur sentimentale inavouable à la fin des années soixante où règne encore un virilisme ambiant. On s’y prenait mal, surtout quand on était amoureux d’une fille légèrement plus âgée. Jerzy Skolimowski montre la peur de la sexualité d’un garçon encombré par les normes masculines, à un moment où la sexualité était, et demeure, une chose qui est extrêmement difficile à aborder avec sentimentalité dans ces années de mutation, de changements, avec ce corps dont on ne sait pas trop quoi faire. Deep End, c’est un film qui raconte l’imbroglio du désir dans la tête d’un jeune garçon avec beaucoup de délicatesse, même si la fin est terriblement tragique.

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    Pearl - Mercedes Benz

    Janis Joplin - Audio - CBS - 1970

    Il y a deux raisons qui me font choisir ce morceau. La première : c’est le gospel de la société de consommation, « Oh Lord, can you buy me a Mercedes Benz ». C’est un détournement de ce syndrome très américain, de cette société hyper puritaine et religieuse qui s’est hybridée avec cette idée de société de consommation complètement folle où le dieu fric domine. Et puis, il y a une quinzaine d’années, j’avais fait une performance qui s’appelait Pouvoir Point qui mettait en scène un magnat de l’édition qui parlait la novlangue du management. Pour m’éloigner de la simple dénonciation moqueuse, petit à petit, son discours s’effondrait, ses théories devenaient délirantes, et à la fin je me retrouvais torse nu et je chantais « Oh Lord… ». Si on veut réussir la satire des puissants et de leur barbarisme langagier, il faut aussi être capable de voir leurs propres failles intérieures, prendre au sérieux le fait que peut-être, ils n’adhèrent pas à tout ça, qu’ils sont eux-mêmes très profondément brisés. C’était une fin qui redonnait à ce personnage insupportablement caricatural une humanité, mais une humanité brisée.

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    Timber Timbre

    Timber Timbre - Audio - FULL TIME HOBBY - 2009

    Je vais avoir soixante ans et j’avoue et j’assume que j’ai aimé le rock progressif, Genesis, Yes,… tous ces gens qui voulaient faire du rock une musique savante. Puis, à l’occasion de voyages linguistiques comme on disait, j’ai découvert le punk et ses variantes, Elvis Costello, Ian Dury… Puis la new wave de The Fall, Bauhaus, les Stranglers… Aujourd’hui, j’écoute toujours beaucoup de musique mais régulièrement je me dis « Tiens, ça ressemble aux Talking Heads, tiens ça ressemble un peu aux B 52’s » et je n’arrête pas de trouver des choses qui ressemble à… J’ai vu Timber Timbre sur scène, et ce chanteur avec sa carcasse de bûcheron m’a fait penser à une sorte de crooner rockabilly à la Elvis, avec des arrangements d’une grande subtilité déployés sur des tempos très, très lents mais très marqués dans lesquels on sent toute la puissance du rock mise comme en sourdine, en creux. Derrière on sent toute l’histoire du rock qui pourrait exploser à tout moment, il suffirait simplement d’augmenter le tempo, de lâcher les guitares et ça serait une furie. Pour moi, Timber Timbre n’a pas tellement d’équivalent.

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    Party Girl

    Chinawoman / Michelle Gurevich - Audio - 2007

    Chinawoman chante maintenant sous son nom de Michelle Gurevich et je l’ai découverte par hasard grâce à Shazam - une des rares applications que j’ai sur mon portable. Ça a été un choc. Sa voix grave sur une rythmique hyper simplifiée me rappelle les Young Marble Giants, groupe ultra minimaliste que j’ai beaucoup aimé, mais Chinawoman a une voix beaucoup plus chaude, une voix idéale pour chanter « so fragile, so wild », la folie d’une party et la mélancolie du petit matin. Les hauts et les débats de la vie. Les sinusoïdes de fragilité et de force, d’euphorie et d’effondrement qui nous traversent. Cette musique me trouble beaucoup.

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    Un Homme qui dort

    Georges Perec - Livre - Folio - 1967

    Perec, c’est quelqu’un dont on ne cesse de découvrir toutes les facettes incroyables de son travail, bien au-delà d’un simple oulipisme purement ludique et cruciverbal. Pour moi, Un Homme qui dort, c’est la réécriture de Bartelby, l’histoire de cet étudiant qui doit se lever pour passer un examen et qui préfèrerait ne pas… Si, chez Melville, la fin est martyrologique, chez Perec, il y a un feuilleté de sensations extrêmement différentes, la désobéissance, la mélancolie, l’isolement méditatif, toutes ces formes de résistance passive, mais marquées par l’angoisse et une désespérance solitaire. J’aime bien comment Perec est allé au bout du bout du bout de cette ambivalence. Parfois on aurait trop tendance, y compris dans mes sensibilités au monde, à croire qu’il peut y avoir une rupture facile, une désobéissance facile avec le monde tel qu’il est, avec les rendez-vous, avec la carrière. Toutes ces ruptures peuvent être emplies d’une conscience réactive, et en même temps elles peuvent être aussi porteuses de démons d’autodestruction. Dans ce livre, Perec ne tranche jamais.

  • Mort à crédit

    Louis-Ferdinand Céline - Livre - Folio - 1936

    Céline me tourneboulait : comment ce type avait pu vendre sa plume à l’air du temps, comme aujourd’hui certains se rallient plus ou moins à l’extrême droite ? Maintenant on comprend bien le processus puisqu’on le vit en direct. De Céline, je garderais Mort à crédit parce que c’est un roman très puissant sur l’enfance, sur une détestation de la famille, en particulier du père. Ça commence comme un récit autobiographique assez violent, puis on passe chez les oncles, les inventeurs, et finalement, ce pacte autobiographique qu’il met en place au départ, Céline le trahit d’une façon magnifique en partant vers l’émerveillement de l’enfance, vers tout un monde imaginaire. Tout un tas de choses qu’il a pu entrevoir dans cette fin de la Belle Époque. Il se réinvente une enfance qu’il délire, qu’il fictionnalise. C’est vraiment un travail insidieux. Mort à crédit a complètement déboussolé les gens parce qu’après le Voyage, dans lequel Céline avait bouclé la guerre, le colonialisme, l’Amérique, les années vingt, les gens s’attendaient à ce qu’il nous parle du présent des années 30. Et bien non. Il remonte en amont, il prend les lecteurs à contre-pied en faisant le portrait de la fin de l’imaginaire du 19e siècle. Par ailleurs, Mort à crédit est le livre de la vraie révolution syntaxique, plus que dans le Voyage qui est encore empreint d’une rythmique assez classique, avec des chutes en fin de paragraphe sur le néant de la nature humaine. Dans Mort à crédit, la cadence est différente, elle commence à être d’une inventivité errante qui l’emmène bien au-delà de lui-même.

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    Michel Chemin
  • Pompe funèbre

    Jean Genet - Livre - Gallimard - 1947

    Quand il m’a fallu choisir un sujet de thèse, j’adorais Genet et j’adorais Céline. De ce point de vue, aimer les deux n’était déjà pas normal ! Mais moi, les gens qui n'aiment que Céline me dérangent, je change de trottoir. Genet me faisait plus peur. Les méandres de son éloge de la trahison, tout ça m’avait énormément marqué, mais c’était pour moi presque intouchable. C’était un auteur qui me mettait dans un état de sidération. Je n’aurais pas pu dire un mot sur son œuvre. J’étais sous l’emprise de ses provocations. Pompes funèbres, c’est un livre très provocateur. L’hommage à un amoureux mort, communiste, et par ailleurs un hommage au virilisme des soldats de la Wehrmacht, c’est quand même assez compliqué ! On est sans cesse dans les renversements de valeurs et des provocations aux lecteurs pour lui mettre la tête à l’envers. Quand on lit ça à la fin de l’adolescence, on est très tourneboulé !

  • Tran-Atlantique

    Witold Gombrowicz - Livre - Folio - 1953

    On fait très peu de cas de Trans-Atlantique dans lequel Gombrowicz raconte comment, après un voyage avec un certain nombre d’écrivains venus de Pologne invités en Argentine, il va décider de rester sur place après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne hitlérienne, ne pas rentrer et de devenir traître à sa polognité. C’est un livre sur un grand thème de Gombrowicz, celui de la défense de l’immaturité contre la rationalité adulte. Mais c’est aussi un livre sur le déclassement volontaire, sur le refus de la fidélité à sa patrie dans un moment important. C’est un livre satirique extrêmement puissant qui décrit un moment crucial d’exil volontaire que je trouve assez extraordinaire.

  • Les Chaînes sans fin : histoire illustrée du tapis roulant

    Yves Pagès - Livre - Zones - 2023

    Sans doute, les capitalistes ont-ils l’espoir secret, sinon inavoué, que leur monde, leur système, leur économie, toute leur organisation sociale durent indéfiniment, sans interruption. Mieux, sans ralentissement, croissant sans cesse. Toujours plus fort, toujours plus vite. Pourtant, le réchauffement climatique, l’emballement des destructions de la planète et de sa nature ne nous mènent qu’à une impasse certaine. Et, à terme, mortelle. L’allégorie du tapis roulant, constitué de sa ceinture sans fin tournant sur elle-même, est bien celle de ce monde « impossible à stopper ». Qui, tel Sisyphe, s’épuise et s’évertue à reproduire le mouvement incessant de la chaîne de production. Telle est la réflexion du nouvel ouvrage d’Yves Pagès. Politis


A nous la liberté
René Clair

Charles mort ou vif
Alain Tanner

La Classe ouvrière va au paradis
Elio Petri

Deep End
Jerzy Skolimowski

Pearl - Mercedes Benz
Janis Joplin

Timber Timbre
Timber Timbre

Party Girl
Chinawoman / Michelle Gurevich

Un Homme qui dort
Georges Perec

Mort à crédit
Louis-Ferdinand Céline

Pompe funèbre
Jean Genet

Tran-Atlantique
Witold Gombrowicz

Les Chaînes sans fin : histoire illustrée du tapis roulant
Yves Pagès

Dans cette sélection

  • René Clair | A nous la liberté
  • Alain Tanner | Charles mort ou vif
  • Elio Petri | La Classe ouvrière va au paradis
  • Jerzy Skolimowski | Deep End
  • Janis Joplin | Pearl – Mercedes Benz
  • Timber Timbre | Timber Timbre
  • Chinawoman / Michelle Gurevich | Party Girl
  • Georges Perec | Un Homme qui dort
  • Louis-Ferdinand Céline | Mort à crédit
  • Jean Genet | Pompe funèbre
  • Witold Gombrowicz | Tran-Atlantique
  • Yves Pagès | Les Chaînes sans fin : histoire illustrée du tapis roulant

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