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Régis Jauffret

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Alors que se tient, du 20 au 23 mars, le Salon du Livre de Paris, nous avons invité l’écrivain Régis Jauffret à nous proposer son parcours en quinze œuvres. Il fait partie de ces auteurs qui possèdent une inébranlable foi en la liberté de l’objet littéraire. Il ne cesse, depuis trente ans, de prendre les lecteurs à contre-pied, passant du roman au long cours au format de la micro-nouvelle, puisant dans le réel – et le fait-divers – pour jouer ensuite sur le fil de l’onirisme et de l’étrangeté, flirtant presque avec le fantastique. Son dernier opus, Bravo, présenté comme un « roman mosaïque », est un vivier d’histoires courtes qui mettent en scène la vieillesse, avec ses tourments, ses joies et ses outrances, bref, ses « péripéties » plus ou moins drôles, tragiques ou pathétiques.

The End

Nico
1974 -
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Robert Wyatt
1974 -
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Unknown Pleasures

Joy Division
1979 -
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Ulysse

James Joyce
1922 - Folio
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Orlando

Virginia Woolf
1928 - Le Livre de Poche
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Claustria

Régis Jauffret
2012 - Points
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Microfictions

Régis Jauffret
2007 - Folio
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House of Cards

Beau Willimon
2013 -
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Les Trois Mousquetaires

Alexandre Dumas
1844 - Le Livre de Poche
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Bravo

Régis Jauffret
2015 - Le Seuil
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Eraserhead

David Lynch
1977 -
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Rocambole

Pierre Alexis Ponson du Terrail
1871 - Robert Laffont
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Don Quichotte

Cervantès
1615 - Points
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Le Passager de la pluie

René Clément
1970 -
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À la recherche du temps perdu

Marcel Proust
1927 - Gallimard
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The End

Nico - 1974 -

Nico, je l’avais vue, en solo, sur scène, à Marseille. Où j’avais aussi vu John Cale, d’ailleurs. Elle apparaissait dans de ces états ! Elle était connue grâce au Velvet Underground - que j’aimais bien, ainsi que Lou Reed, y compris sa carrière solo - mais elle était surtout, pour moi, l’égérie de Philippe Garrel, et on la voyait donc aussi dans ses films. C’était un grand personnage, un grand fantasme de l’époque.

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Robert Wyatt - 1974 -

Wyatt, c’était extraordinaire d’inventivité, et sacrément complexe. Ce qui était à la mode, c’était l’audace. Ce qui reste aujourd’hui, c’est ce qui avait moins d’audace, comme Lou Reed. Trop classique, avec l’orchestration basse-guitare-batterie. Rock Bottom, c’était assez unique, on ne sait même pas trop comment il a fait.

Unknown Pleasures

Joy Division - 1979 -

J’avais photographié le chanteur, Ian Curtis, aux Bains Douches. Il n’aimait pas se faire photographier, mais il avait accepté, il était descendu au bar pour ça mais, à l’arrivée, je n’avais rien sur la pellicule. Je l’avais aussi pris en photo sur scène, il était complètement en contre-jour et ça n’était pas terrible, mais j’avais réussi à placer la photo à Rock & Folk. Et il s’est pendu quinze jours plus tard, je crois... Il faut dire qu’il avait l’air assez désespéré.

Ulysse

James Joyce - 1922 - Folio

J’ai été très ému par les romans de Proust, Faulkner, Dostoïevski, Gogol ou Joyce. Des auteurs qu’on dit « compliqués ». Moi, j’abordais les choses assez simplement, hors de tout parcours intellectuel. Certes, Finnegans Wake est plus difficile qu’Ulysse. On disait, sur Joyce, qu’il y avait un abîme par rapport à Balzac, mais moi je ne voyais pas les abîmes… Quand vous n’êtes pas prévenu de ce genre de choses, vous lisez ces auteurs en vous disant simplement qu’on va vous raconter une histoire.

Orlando

Virginia Woolf - 1928 - Le Livre de Poche

C’est très libre, Virginia Woolf ; c’est une écrivaine que j’ai adorée à l’extrême. J’aimais beaucoup ce personnage d’homme, Orlando, qui devient une femme ; où l’on passe d’un sexe à l’autre. Dans Les Vagues, elle parvient à capter cette sensation du temps qui passe. Il y a encore cette espèce de folie quotidienne et ordinaire, dans Mrs Dalloway, cette sorte de chose fragmentaire qu’on a dans la tête à tout moment, cette superposition d’états différents.

Claustria

Régis Jauffret - 2012 - Points

Ça n’est pas raisonné, mais les assassinats, ça m’a toujours intéressé. Ce qui me passionnait ici, au-delà du fait divers, c’était le réel. Le fait d’aller sur place et de voir les choses. Ce qui m’a le plus posé problème, c’était de mélanger l’enquête officielle aux renseignements que j’avais pu trouver et, au final, d’en faire une fiction plutôt qu’un document. Ce qui est extrêmement choquant, probablement. Ça n’avait jamais été fait, je crois, de mêler ainsi de la fiction avec des faits que tout le monde connaît, en y ajoutant des éléments qu’on découvre soi-même. Moi, c’est venu naturellement parce que je ne sais pas écrire autre chose que de la fiction.

Microfictions

Régis Jauffret - 2007 - Folio

J’avais mis « roman » sous le titre. Parce que j’ai un truc contre le « recueil de nouvelles » : ça signifie souvent qu’on regroupe des nouvelles déjà publiées un peu partout. Pour moi, ça relevait davantage de la chorale que du film à sketches. Le format court, c’est un travail de précision et de concision. Cela dit, je n’ai pas l’impression d’écrire différemment quand c’est court ou quand c’est long… La littérature devient quelque chose d’extravagant et d’anormal dans la longueur. Raconter une histoire en deux pages, comme je l’avais fait dans Microfictions, c’est la norme ; le faire sur 500 pages, c’est complètement « anormal ». Ce qui est naturel, c’est le poème, l’aphorisme... Le roman, c’est un peu comme la symphonie ou l’opéra, c’est une folie, en réalité. Soit quelque chose d’extraordinaire, au premier sens du terme.

House of Cards

Beau Willimon - 2013 -

"On ne pourrait pas faire ça en France. Là-bas, c’est vraiment la Maison Blanche, et le Parti Démocrate et le Parti Républicain sont nommés. C’est une grande liberté, et ça donne une réalité aux choses. En France, on inventerait le Parti Populaire ou je ne sais quoi, pour ne pas dire le PS ou l’UMP, et à chaque fois qu’il y a une trame politique dans un film français, ça n’est pas crédible et c’est grotesque, parce qu’on ne parle pas des partis. Et ça n’est pas un détail : dans House of Cards, on prend la réalité à bras le corps."

Les Trois Mousquetaires

Alexandre Dumas - 1844 - Le Livre de Poche

La construction romanesque par excellence, je pense que c’est Dumas, peut-être plus que Balzac. Une construction qui lui permet de faire valser l’histoire. Il y a cet incroyable mouvement. Je ne l’avais pas lu jusqu’à il y a quelques années, et j’ai beaucoup appris de ces lectures. On parle toujours des Trois Mousquetaires, mais je les citerais tous. Il laboure toute l’Histoire, en remontant de Louis XIII et Mazarin, et c’est toujours merveilleux et assez vertigineux.

Bravo

Régis Jauffret - 2015 - Le Seuil

Il n’y a pas eu de travail préparatoire, pour ce livre. Ce sont des histoires contemporaines, et qui ne sont liées que par une chose : la vieillesse. Parler de ce qu’on écrit, ça n’est pas évident, mais les vieux, on peut toujours en parler, car il y a toujours des anecdotes autour de la vieillesse. Quoi qu’il en soit, quand on écrit, ce qui domine, c’est l’impossibilité de l’arrivée, et écrire, pour moi, c’est finir par y arriver… Ces histoires, je les ai réécrites quinze ou vingt fois. Ma seule philosophie, c’était la nécessité d’y arriver, je ne pensais pas au reste. C’est comme quand on escalade une montagne, il faut parvenir au sommet, c’est tout, et l’histoire de l’alpinisme ne peut pas grand-chose pour vous.

Eraserhead

David Lynch - 1977 -

C’est un film dingue, inclassable et atypique, qui sort de l’histoire du cinéma en général, et de celle de David Lynch en particulier, puisqu’il n’a plus jamais rien fait de semblable ensuite. J’aime bien Lynch. C’est assez drôle, parce qu’on n’y comprend rien. À la limite, Eraserhead, c’est celui qu’on comprendrait le mieux... On peut les revoir autant qu’on veut, les autres, on ne comprendra pas davantage, et je crois que ce n’est pas le but.

Rocambole

Pierre Alexis Ponson du Terrail - 1871 - Robert Laffont

J’ai un faible, aussi, pour ce genre d’œuvres imposantes. J’ai découvert Rocambole assez récemment, et ça m’a beaucoup influencé. Il y a une liberté totale et absolue de l’auteur. On est presque dans du cinéma moderne, voire dans du dessin animé, où les personnages vous disent : « On ne l’a pas reconnu parce qu’il était déguisé en femme. » Ou bien : « Il s’est éteint, alors on l’a pris pour un noir. » Le soir, il apparaît en femme ; la journée, il est cocher, et ça ne pose aucun problème. Rocambole, c’est cette magie qu’on trouve dans le roman dit « populaire ».

Don Quichotte

Cervantès - 1615 - Points

J’ai été bouleversé par ce livre que tout le monde croit avoir lu, mais n’a en vérité jamais lu. Don Quichotte, c’est quasiment l’invention du mélo : c’est tellement douloureux... Et je ne pense pas que ce soit daté, car à l’époque où ça a été écrit, ça l’était déjà, puisqu’il parle d’un temps passé.

Le Passager de la pluie

René Clément - 1970 -

Ce qui est intéressant, c’est que ce film, à mon avis, n’est plus regardable... Marlène Jobert y joue le rôle d’une femme-enfant, avec sa façon de parler, et ça, ça n’existe plus : je me suis rendu compte que la femme-enfant était morte et enterrée, que ce n’était même plus un personnage répertorié, de nos jours. Pourtant, c’est une bonne actrice, Marlène Jobert, et le film était censé être extraordinaire, à l’époque, mais ça n’est pas la question. Avec ces films, on se rend compte de ce qui disparaît. C’est très étrange, je me suis dit : « Tiens, la femme-enfant, voilà quelqu’un qui n’existe plus... ».

À la recherche du temps perdu

Marcel Proust - 1927 - Gallimard

"Quand je pense à mon dernier roman, Bravo, à ces histoires sur la vieillesse, je pense inévitablement à Proust. Notamment à une phrase de À la recherche du temps perdu, à la fin, quand tout le monde est vieux : « Il semblait qu’il y eût avant le cimetière toute une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans la brume. » Autrement dit, à partir d’un certain âge, on est tellement vieux qu’on n’en sort plus ! Proust, que j’ai lu adolescent, est important, pour moi. Ça vous suit des années, ça dure longtemps, ça se pose par strates, un peu comme Dostoïevski."