16 janvier 2026
C’est une bande dessinée qui raconte l’histoire étonnante du Château d'Hérouville et de Michel Magne (compositeur des musiques, entre autres, d’Un singe en hiver, Angélique, Les Tontons flingueurs, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil…), qui est un personnage qui a consumé son existence allant jusqu’à se donner la mort, lui qui incarnait aussi une vie sans limite. C’est une histoire pleine de fantômes et de ruines. Ruines musicales et architecturales. C’est troublant.
C’est un livre d’entretiens publié juste avant sa mort. Les artistes qui m'intéressent sont aussi des figures, et Boltanski est pour moi une figure de l’invisible. C’est quelqu’un qui était très discret et dont le travail est fait à partir de petites choses sans valeur, comme un enfant qui joue avec des bouts de ficelle, même si parfois l’échelle de son travail était quasi industrielle. Les bases de son travail étaient très souvent intimes et fragiles. C’est quelqu’un qui évoque beaucoup les fantômes, l’absence, la disparition aussi. Quelque part, ça pourrait être un père de Cascadeur parce que c’est aussi ce que j’essaie de faire, de travailler autour des figures non éclairées, surgissantes. Est-ce que la musique ce n’est pas ça aussi, avec l’apparition et la disparition des notes ?
Bobby Fischer c’est un peu un génie malfaisant, prodige précoce, un curieux personnage qui vient à la fois défendre la bannière étoilée mais qui va également avoir des comportements inquiétants pour le public. En pleine guerre froide, Bobby Fischer montrait un visage de l’Amérique qui n’était pas tout à fait celui que l’on croyait. Pour moi, quelque part le jeu d'échecs vient rejoindre la construction artistique ou musicale. On est face à l’érudition, à un savoir encyclopédique, face à des grands esprits comme dans le monde de l’art (on pense inévitablement à Marcel Duchamp). Quand on pense aux artistes, on ne pense pas toujours aux esprits, et pour moi un grand artiste est un grand esprit.
C’est un artiste qui m’a beaucoup intéressé, une figure étonnante, à la fois explosive et très fine. On ne ressort pas indemne d’une exposition de Bacon. Plus largement, quand je sors d’une belle exposition de peinture, j’ai envie de peindre ou de faire un morceau. Une belle exposition me donne envie. C’est écrasant et en même temps ça me donne envie de faire quelque chose.
Je cite ce livre que je n’ai pas encore lu, mais ces deux figures m’intéressent beaucoup. Celle de Romain Gary bien sûr, personnage incroyable, fascinant, qui traverse l’histoire et les langues nourri par l’idée des doubles, notamment avec le personnage d’Émile Ajar. Romain Gary portait une sorte de masque derrière lequel on pressentait de nombreuses identités. La figure de Jean Seberg est double aussi, avec à la fois un côté hollywoodien éclatant, mais aussi son contraire puisqu'elle était suspectée d’être une communiste, une rouge. Elle quasiment vue comme une sorcière pendant cette période où on chassait ces gens un peu étrangers aux idées dominantes.
Bill Evans est un pianiste que j’ai beaucoup écouté et qui me touche énormément. Dans ce livre, c’est Laurie Verchomin, sa dernière compagne, qui évoque leur relation. Ce qui m’impressionne chez lui, c’est qu’il a parcouru plusieurs niveaux de langage musical, du classique au jazz, ce qui explique en partie son toucher si particulier, sa grande délicatesse de jeu, et une grande richesse dans ses harmonies. Quand je pense aux artistes que j’aime bien, je pense aussi à leurs existences, et Bill Evans est quelqu’un d’un peu déchiré, très fragile dont je sens les failles dans le jeu.
J’aime bien creuser derrière les choses quand elle m’intéresse, et la figure de Tommaso Buscetta est de celles-là. D’ailleurs, cette figure est multiple au sens premier puisqu’il a subi des opérations de chirurgie pour changer de visage. Mais dans Le Traitre il y a aussi le fait de vivre à l’intérieur d’un système opaque de l’intérieur, puis d’en sortir et de le décrypter. Il y a une grande intelligence dans cette analyse du fonctionnement de cette société secrète qu’est la mafia. Les figures de l’ombre comme Cascadeur peuvent aussi être des figures maléfiques comme la mafia. Je m’intéresse beaucoup à l’homme détraqué, obsessionnel, qui dérive.
Comme beaucoup de gens je connaissais les grands tubes de la pop italienne, mais j’ai creusé le sujet et j’ai repensé à mes origines familiales. Quand on me parlait de Christophe, qui lui aussi a porté haut ses origines italiennes, je me suis dit que peut-être, via des ramifications souterraines, on avait des liens communs. Dernièrement j’écoute beaucoup de pop italienne et c’est riche d’enseignement.
Dans Ozark, on assiste à l’auto démolition d’une famille, un peu comme dans Le Parrain. Ces personnages qui, pour maintenir l’idée de famille deviennent des monstres. Plus généralement, ce qui me plait dans les séries, c’est le travail dans le temps, je rentre à l’intérieur de quelque chose et je m’y engage pour un certain temps. C’est un luxe bien évidemment. C’est aussi ce qui me plait dans certains livres, comme La Recherche dans laquelle on vit à l’échelle du narrateur et se dire “pendant deux mois je vais rester là-dedans”. Et ça, c’est vraiment une expérience humaine forte dont on sort complètement décalé.
Avec Cascadeur j’essaie aussi de travailler autour des figures non éclairées, surgissantes. D’où l’idée fantomatique comme sur le dernier album avec “Revenant”, ou sur le deuxième avec “Ghost surfer”. Il y a cette obsession de la figure non éclairée, absente. Derrière ce que je propose j’évoque, ou je peux faire penser, à des figures malfaisantes, un peu diaboliques. Sur scène j’en joue derrière les masques, avec les lumières. Parfois ça me fait même un peu peur ! Je me dis que je dois leur foutre un peu la trouille !
Cascadeurs, c’est des êtres humains avec des cicatrices qui osent en parler. Des morceaux qui évoquent des plantades, des sparadraps. Ce ne sont pas les héros qui m’intéressent, mais comment faire quand on est un peu abîmé, comment on va au-delà des blessures. La question de la chronologie anime aussi ce que je fais. Je parle souvent de navette temporelle, d’un travail qui va piocher dans l’enfance, dans le temps, et qui va constituer le présent.
Ce qui me plait dans les séries, c’est le travail dans le temps. Retrouver les personnages et se dire qu’on part à l’aventure, un peu comme dans une installation. Le personnage de cet avocat que l’on avait découvert dans Breaking Bad est incroyablement inventif. C’est une sorte d’artiste qui arrive toujours à se sortir de situations improbables.