16 janvier 2026
« Après Le Dernier Monde (2007) et Plasma (2021), visions de fins du monde, Céline Minard fait retour à la thématique post-apocalyptique, mais selon une tonalité qui n'est plus celle du désert de cendres et du champ de ruines apocalyptiques, optant pour la gigantesques fresque époque d'un monde mutant, où toutes les cartes, climatiques, zoologiques, sociales et culturelles, ont été rebattues, l'univers transformé. Le monde humain a vécu, des traces subsistent, grandioses et cryptées : la Californie et Los Angeles, devenus Hidden, ont laissé la place à des zones de fusions et de transfusion organiques où vivent des êtres singuliers et connectés. Figure centrale, Amaryllis Swansun, à la tête d'une cohorte de créatures singulières, se lance dans une étrange exploration. L'événement science-fictif et imaginaire de cette rentrée. » François Angelier – Mauvais genre
Un chat est coincé sur le haut d’une colline alors que l’eau monte de toute part. Il trouve refuge sur un bateau à voile qui va l’emporter au gré du courant. Au fur et à mesure de la descente, d’autres animaux vont le rejoindre et l’accompagner dans cette navigation au cours de laquelle on reconnait des ruines du monde humain, des statues, des restes de ville immergés. Il n’y a aucun mot, les dialogues sont physiques, posturaux. C’est une rêverie au fil de l’eau qui n’a rien à voir avec une histoire post-apocalyptique sinistre. C’est beau, doux, emporté et apaisé.
J’ai tout lu de Becky Chambers. C’est une littérature surprenante parce qu’elle parle de mondes et de relations définitivement dégagées de tout rapport de domination. Son imaginaire est très concret, matériel, elle nous fait voir toutes sortes d’espèces vivantes inconnues comme si on y était. Dans Apprendre, si par bonheur la fin nous envoie directement dans les étoiles et ce n’est pas du tout le vide angoissant de Pascal, mais bien au contraire, le lieu familier par excellence, l’endroit et la matière d’où l’on vient. Et on le sent !
Ce que j’aime chez Rayas Richa, c’est l’ampleur et la concision poétique. Chez lui tout est vivant. Les objets, les matières inanimées, les mouvements animaux, les mouvements de l’âme. Dans Prédilection pour un naufrage (suite de Une croisade buissonnière Ndlr), j’ai trouvé l’écriture encore plus chatoyante, encore plus vibrante. Il a une façon très particulière d’emmêler l’action et le texte. Les évènements arrivent à l’intérieur du texte, ils ne sont pas rapportés. C’est une écriture très sonore, très rapide, qui tape juste et qui se lit à voix haute. Il y a tout un jeu avec le son et le sens, avec les assonances, il mélange les registres avec beaucoup de science, tout est sensible, on ne sent jamais le travail. Je très suis admirative de cette prose.
Ce livre est une ligne de fuite. C’est l’histoire d’une jeune fille qui s’enfuit. Elle est malade, elle ne le sait pas encore, on est au XVIIe siècle, dans ce qui n’est pas encore les Etats-Unis, elle fuit dans la forêt mal équipée mais elle est d’une résistance absolue. Son guide est un fleuve, son objectif est peut-être la Floride. Il fait vraiment froid. C’est un livre dur, très âpre, sur la façon dont on gagne la liberté, dont on l’arrache. Malgré la faim, la maladie, les privations, elle est en train de vivre en condensé une vie entière de liberté. La fin est magnifique, sans la dévoiler, je dirais que c’est une fin de mystique sans dieu, une fermeture qui est une énorme ouverture. Somptueuse. Lauren Groff tient aussi une librairie en Floride où il y a tous les livres mis à l’index par l’administration en place aux États-Unis.
Les Aventures de China Iron est un roman qui retourne le Martín Fierro de José Hernandez paru en 1872, un texte fondateur pour les Argentins. Les Aventures... c’est à nouveau une grande traversée dans les paysages. Ça commence par un orage qui va transformer la pampa, un territoire plutôt désertique, en une énorme bouillasse, et ça finit sur un fleuve en cru. C’est l’histoire de China, l’indienne blanche, de son chiot Estreya, et de Liz, une anglaise, lancées dans une pérégrination qui parle à la fois de territoire et de littérature argentine. C’est complètement queer, les identités n’arrêtent pas de changer, les groupes se forment et se défont, un gaucho qui s’appelle Rosario peut devenir Rosa, un macho violent peut tourner grande folle comblée. C’est très sexuel, sensuel, très amoureux.
Voilà un texte sur les limons, le béton, le ciment, les graviers, les sables, le sols, l’état liquide de la roche, et les rivières. Matthieu Duperrex est géologue, il nous parle de durée géologique, et nous propose une expérience de pensée : sédimenter à la voix active. Comment un galet peut nous emmener dans les profondeurs de la planète.
Louis Ramond de Carbonnières est un des premiers à décrire ses balades, randonnées, escalades, et expéditions dans les Pyrénées. Il parle de la formation des montagnes, de géologie, de cosmogonies rocheuses. J’aime beaucoup ce texte écrit dans cette langue française du 19e siècle si soignée, si spacieuse.
La Pêche au petit brochet se déroule en Finlande dans un endroit reculé où une femme doit pêcher le seul brochet de l'Étang du Pieu, pendant qu’une flic, qui n’est pas du coin, enquête sur un meurtre étrange. L’histoire tourne dans un univers naturel dans lequel les éléments du folklore imaginaire finlandais font partie du monde réel. L’action est liée à des contes qu’il faut retrouver et transmettre pour que l'Étang du Pieu, habité par un génie, et le monde réel continuent à s’équilibrer. C’est alerte, très agréable à lire, ça pétille. Quand un troll s’installe sur la banquette arrière de votre voiture, mieux vaut faire comme si de rien n’était !
DamNation est un documentaire sur les barrages et leur démantèlement aux Etats-Unis. Edifiant. Déstabilisant. Peut-être pas sans rapport avec les déboulonnages de statues.
Une belle revue trans-disciplinaire écrite par des pointures qui maîtrisent leur sujet. Tous les thèmes sont intéressants : l’eau, la forêt, les pirates, le corps en mouvement, l’espace, les chambres, etc., les invités sont pertinents dans leur spécialité, les points de vue se rencontrent, le résultat est multifacette, appétissant et nourrissant. En plus c’est très beau et ça ne coute pas cher !
Pascaline Lepeltier est une championne qui, avant de devenir Meilleur sommelier de France, a fait des études de philo. La dégustation d’un château Yquem 1937 a été le point de rencontre entre son goût pour le vin et sa pratique de la philosophie. Elle parle d’une façon très claire de cet instant, de cette expérience de l’éternité dans l’instant. Dans son restaurant le Chambers à New York, elle essaie, dit-elle, de reproduire pour chaque client cet instant de grâce qu’elle a vécu. Je rêve d’y aller !