24 janvier 2026
Le Rayon invisible est le fruit d’une invitation qui m’a été faite par Laurent Le Bon, le président du centre Pompidou. C’est une demande un peu particulière parce que les commandes du centre Pompidou tournent généralement autour de la forme documentaire. Avec Le Rayon invisible, on est purement dans la fiction. Je n’ai pas cherché à illustrer une définition possible du surréalisme, mouvement artistique dans lequel je reconnais mes élans, l’engagement anarchiste, la méfiance vis à vis des tyrannies… J’ai simplement regroupé tous ces ingrédients qui me plaisent tant dans une œuvre de fiction.
L’Ardeur est un livre exceptionnel sur le rapport de Roberto Calasso au véda. C’est un ouvrage dans lequel Calasso fait preuve de l’érudition qu’on lui connaît, mais également d’une forme de rébellion. C’est un livre qui permet de se pencher très sérieusement sur les textes tout en étant dans une forme de transgression. Je pense que c’est un des livres qui m’a le plus aidé à comprendre le concept de sacrifice, une de mes obsessions artistiques et philosophiques. Comme tous les livres de Roberto Calasso, c’est un livre bouleversant. Toute son œuvre est mirobolante, ce livre en particulier parce qu’il se penche sur des textes qu’on n’a pas l’habitude de lire en occident, et qui pourtant en constitue la psyché tout autant que les grands textes bibliques.
C’est une grande fresque historique sur différentes conceptions de l’univers, un livre bouleversant qui transmet du savoir tout en distrayant avec cet art de la narration incroyable. C’est un pur bonheur qui permet de voir le monde différemment et de comprendre comment, depuis le VIe siècle avant J.C., avec Pythagore, Bouddha, jusqu’à Kepler et Einstein, comment nos congénères humains ont regardé le monde. Il y a un épisode absolument truculent où le cerf de compagnie de Tycho Brahe se casse la figure après avoir bu de la bière. C’est absolument génial d’avoir un livre de philosophie et de l’histoire des sciences dans lequel on peut lire des histoires de cerf ivre.
C’est un livre pour lequel j’ai un faible à l’intérieur du corpus des livres de Breton et qui, en termes d’écriture, m’émeut particulièrement. D’où la bande dessinée que j’ai dédiée à sa mémoire. C’est peut-être aussi un de ses livres les plus ésotériques et les plus émouvants. Breton est à New York, il se sent loin, et ce qu’il dit de l’Europe en feu est bouleversant. Ceux qui l’ont accusé de lâcheté, quand ils lisent ce livre, comprennent à quel point ils se sont trompés.
L'Aventure de Mme Muir est un film sur l’écriture, sur la tendresse, sur l’amour filiale, sur qu’est-ce qu’habiter une maison... il y a tellement de thèmes abordés dans ce film réalisé d’une main de maître par Mankiewicz ! C’est un de mes films préférés, et si je l’ai regardé des dizaines de fois, c’est parce que Gene Tierney y rayonne d’une beauté magnétique, mais j’y vois aussi quelque chose sur les mystères de l’écriture, sur la manière dont on dialogue avec des fantômes dont on se sait plus s’ils sont là ou pas, sur les rapports entre la présence et l’absence. Sur tous ces sujets c’est un des films les plus réussis.
Encore un film de fantômes ! Luis Buñuel est évidemment un grand surréaliste. Quand il est arrivé à Paris, les surréalistes ont compris qu’ils tenaient la possibilité de déborder dans le monde du cinéma, qu’il y aurait un surréalisme sur grand écran. Dans ce film écrit par Jean-Claude Carrière, Buñuel et lui ont touché du doigt quelque chose de l’ordre de l’écriture automatique, de la sensibilité et de l’humour. A voir et à revoir à tout prix.
Jung m’a toujours fasciné, souvent inquiété. Je croyais le connaître, jusqu’au moment où le Livre rouge est paru et qu’on a découvert qu’il était aussi dessinateur, qu’il était passé très près de la folie et qu’il avait utilisé les expériences vécues à l’intérieur de son propre travail. C’est bouleversant, d’une grande profondeur. On a pu l’accuser d’être collaborationniste, jusqu’à ce qu’on découvre récemment qu’il avait fait le profiler pour le MI5 en envoyant des portraits psychologiques des hauts dignitaires nazis pour que le MI5 puisse les combattre. En fait, c’était une sorte d'agent double. À chaque fois que j’ai l’impression de connaître Jung j’en découvre une nouvelle facette ! Le personnage est forcément très très instruit sur la question alchimique qui est au cœur de beaucoup de mes travaux. C’est un livre que j’ai désormais lu trois ou quatre fois, mais j’ai l’impression de n’avoir fait qu’en égratigner la surface.
Comme la Pâques elle-même, c’est une question de renouvellement du sang. Comment se recréer sans être dans une répétition. C’est une œuvre somptueuse, profonde, virulente, rimbaldienne au sens propre, qui m’a accompagné et aidé dans les heures les plus joyeuses comme les plus difficiles. C’est l’album sur lequel Patti Smith aborde toutes les facettes de son travail, là où plus tard elle va creuser sillon par sillon. Ici elle va tous azimuts. C’est une source vive à laquelle je m’abreuve régulièrement.
Avec Tindersticks on est chez les dandys, dans une douceur poétique très britannique. La première fois que je les ai découverts, c’était sur des photos de Richard Dumas, des images très contrastées, en noir et blanc, tous très élégants dans leur costume. C’est ce look qui m’a fait m’intéresser à leur musique… et je suis tombé dans leur marmite. Je les ai vus à Edimbourg en 1997, et de nombreuses fois depuis. Un jour Stuart Staples m’a dit, au cours d’une interview : “ Je vais très bien quand j’écris des chansons tristes”. Cet album me fait aller bien parce qu’il va dans les profondeurs, dans les entrailles des difficultés humaines, pas par complaisance mais au contraire pour aller y chercher des pépites de lumière.
J’ai choisi cet album pour l’ensemble de l’œuvre de Moebius - Jodorowsky, mais aussi parce que j’ai appris à faire de la bande dessinée dans l’atelier de Philippe Caza et sa femme Scarlett Smulkowski. À cette époque Caza était en train de réaliser les couleurs de La Folle du Sacré-Cœur. Je voyais les planches arriver, et j’ai appris à m’émerveiller devant le neuvième art en voyant ces planches prendre vie jour après jour.
Fellini voulait faire un film au Mexique avec Carlos Castaneda, mais en route il rencontre Moebius et Jodorowsky, et ne cesse de rater sa rencontre avec Castaneda. Cette BD raconte ce film qui ne se fait pas et cette rencontre impossible. Le scénario est de Fellini et les dessins sont de Manara. C’est un des sommets du neuvième art. Un pur bijou.
Pourquoi ce film plutôt qu'un autre ? Parce que c’est celui où Tarkovski laisse filer l’imaginaire et la science-fiction, plus que dans ses autres films, d’une manière à nous renvoyer à nos propres errances métaphysiques. “ Pour être libre, il suffit de l'être, sans en demander l'autorisation à personne ” Andreï Tarkovski.