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La sélection de Séverine Chevalier

Peu précoce, Séverine Chevalier se met tardivement à l’écriture et au potager. Quatre romans ont déjà été publiés : Recluses (2011), Clouer l’Ouest (2019), Les Mauvaises (2018), Jeannette et le crocodile (2022). Vient de sortir le cinquième : De guerre ou d’ailleurs. Si les titres de ses livres donnent le ton de la personnalité d’un auteur, inutile de dire que dans la vie, Séverine Chevalier ne prend pas les voies les plus simples ; ce qui n’est pas nécessairement une tare, s’agissant de mettre en forme des trucs bizarres avec les mots. “Ce qui m’intéresse au cinéma ou dans la littérature, c’est l’incarnation, comment les corps sont mis en situation. Pouvoir écrire son corps. » Séverine Chevalier nous a livré sa sélection et on s’en réjouit.

De guerre ou d'ailleurs

Séverine Chevalier
2026 - La Manufacture de Livres 
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Lettre au père

Franz Kafka, Bernard Lortholary
1919 - Folio
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La Chute d’Icare

Pieter Brueghel l’Ancien
vers 1580 -
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Substance Mort, A Scanner Darkly

Philip K. Dick, Robert Louis
1977 - Folio
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Ida ou le délire

Hélène Bessette
1973 - Points
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Tardes de soledad

Albert Serra
2024 - Blaq Out
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Champs de bataille

Yan Morvan
2015 - Éditions Photosynthèses
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Nouvelles

J. D. Salinger, Sébastien Japrisot
2017 - Robert Laffont
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Le Caméléon

David Grann, Claire Debru 
2009 - Éditions Allia
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Séductions du bourreau

Charlotte Lacoste
2010 - PUF
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Ce que Cécile sait : Journal de sortie d'inceste

Cécile Cée
2024 - Marabout
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Rêves dansants : sur les pas de Pina Bausch 

Anne Linsel, Rainer Hoffmann
2010 - Jour2Fête
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Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme

Astéréotypie
2022 - AIR RYTMO
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Fantômette et le brigand

Georges Chaulet
1968 - Hachette Jeunesse
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Le Grand Silence

Sergio Corbucci
1968 - Studiocanal
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De guerre ou d'ailleurs

Séverine Chevalier - 2026 - La Manufacture de Livres 

“ Séverine Chevalier nous fait ici le portrait d’une star de la télé-réalité, star déchue, et elle en fait un portrait totalement déconstruit autour des clichés qui entourent ce genre de personnages. Je vous propose d’aller en librairie, de simplement lire la page 15 et puis après vous l’achetez ! ” Arnaud Viviant - Le Masque et la Plume

Lettre au père

Franz Kafka, Bernard Lortholary - 1919 - Folio

Comme beaucoup je crois, j’ai découvert Kafka adolescente, en lisant La Métamorphose. Au-delà de toutes les interprétations qu’on en a faites, ce qui m’a touchée chez Kafka c’est qu’il écrivait ce que je ressentais à l’époque. Je me sentais moi-même comme une sorte de cancrelat écrasé de culpabilité et de honte. C’est comme si Kafka écrivait la façon dont je me voyais, que je vivais, comme s’il y avait quelque part une vie qui existait pour les autres et que j’en étais coupée. Dans Lettre au père, on sent tout l’écrasement qu’il a subi de la part de ce père tyrannique auquel il écrit cette lettre, un an avant sa mort, et qu’il ne lui enverra pas. Il le fait en s’accablant lui-même, et en creux on voit tout le mécanisme qu’il a ressenti toute sa vie durant.

La Chute d’Icare

Pieter Brueghel l’Ancien - vers 1580 -

J’ai choisi ce tableau d’abord pour dire que j’adore les arts visuels qui nourrissent beaucoup plus mon écriture que la musique par exemple, bien que j’adore la musique aussi. Ce tableau je ne l’ai pas choisi pour le mythe d’Icare mais pour sa construction. Au premier plan il y a ce paysan qui s’occupe de son champ tandis que Icare, dont on ne voit que les jambes en bas à droite, est en train de se noyer dans l’indifférence générale. C’est un tableau auquel j’ai pensé quand j’ai écrit Les Mauvaises (2018) et qui irrigue un peu tous mes livres ; des choses se passent au premier plan pour masquer à la vue des gens ce qu’il y a d’important en arrière-plan. Ça souligne aussi le hors champ, ces choses qu’on ne veut pas voir. On retrouve ça dans le roman noir, cette réalité sociale dont certains profitent et qu’on cache aux autres pour mieux les manipuler.

Substance Mort, A Scanner Darkly

Philip K. Dick, Robert Louis - 1977 - Folio

Substance Mort est un livre majeur sur un sujet qui m’intéresse au premier chef, la dépendance, l'addiction. C’est l’histoire d’un flic infiltré, toxicomane, à qui ses supérieurs demandent à la fois de surveiller le groupe infiltré mais également de surveiller le drogué qu’il est. Il est donc le flic infiltré, le toxico et le flic qui doit se surveiller. Philip K. Dick a trouvé une manière exceptionnelle de décrire cette question du double. La façon dont il aborde la consommation d’un produit du plaisir à la dépendance, puis ce moment où on comprend que si on continue on va crever mais qu’en même temps ça nous paraît impossible de vivre sans, Philip K. Dick le décrit de manière magistrale.

Ida ou le délire

Hélène Bessette - 1973 - Points

J’ai d’abord choisi ce titre pour sa construction. C’est l’histoire d’une bonne à tout faire qui se fait écraser par un camion, mais ce sont d’autres personnages, dont les maîtresses qui l’employaient, qui vont parler d’elle. Je trouve aussi l’écriture d’Hélène Bessette extrêmement forte, notamment dans la manière dont elle met en scène les relations de pouvoir entre cette petite bonne et ses employeuses. Il y a d’autres écritures de femmes, toutes différentes, qui ont aussi une puissance de feu exceptionnelle. Je pense à Violette Leduc, Agota Kristof… mais je ne comprends pas pourquoi Hélène Bessette a été si peu reconnue.

Tardes de soledad

Albert Serra - 2024 - Blaq Out

J'avais adoré Pacifiction et La Mort de Louis XIV, les films précédents d’Albert Serra. Ce que j’ai aimé ici c’est sa capacité à approcher le réel sans le juger. Dans Tardes de soledad l’idée n’est pas de faire un film pour ou contre la corrida, mais d’approcher, par les moyens du cinéma et de l’image, la réalité du taureau, du toréador, de son équipe et du public. Et cette approche de la réalité sert tous les propos, toutes les opinions. Plus largement, j’ai l’impression que, quand dans une œuvre, quel que soit le sujet même les plus dramatiques ou violents, quand quelque chose touche le réel, la substance même de la vie, on ressent quelque chose de très puissant. C’est aussi je pense la vocation et la puissance de l’art de donner quelque chose à voir au-delà de nos certitudes.

Champs de bataille

Yan Morvan - 2015 - Éditions Photosynthèses

J’aime beaucoup la photo et les lieux forment une matière qui m’intéresse aussi beaucoup. Les lieux, les traces dans les lieux, l’absence de trace dans les lieux, les lieux où il s’est passé quelque chose de grave à l’échelle des peuples ou à celle des individus. Yan Morvan était un photographe - il est décédé en 2024 - qui, après avoir beaucoup photographié les gens en marge de la société a beaucoup photographié les guerres, et dans la dernière partie de son travail les lieux où les guerres se sont déroulées et où aujourd’hui il n’y a plus rien ou complètement autre chose. C’est un livre qui renvoie à toutes ces questions de mémoire, qu’est-ce qu’on fait de ce qui a été, des événements, des lieux, et de l’impact sur notre présent. C’est saisissant. 

Nouvelles

J. D. Salinger, Sébastien Japrisot - 2017 - Robert Laffont

J’aime la forme de la nouvelle, tout particulièrement pour la puissance intrinsèque des textes courts. Le hors champ du texte est aussi très important dans la nouvelle. De Salinger je n’ai jamais aimé L'Attrape-cœurs (1951), en revanche j’aime beaucoup ce recueil de nouvelles et en particulier “Plutôt jolie ma bouche et vert mes yeux”. C’est une nouvelle de rien du tout construite autour d’une conversation téléphonique entre deux hommes dont le premier cherche sa femme qui a disparu au cours d’une soirée. On comprend assez vite que la femme en question est à côté de l’autre homme qui ne le dit pas au premier. Et à la fin, sans aucune explication logique, le premier dit au second, “Ah, c’est bon, elle vient d’arriver.” C’est une nouvelle poignante avec presque rien. C’est aussi une nouvelle constituée essentiellement de dialogues, et les dialogues c’est quelque chose de très difficile à écrire. J’adore ça.

Le Caméléon

David Grann, Claire Debru  - 2009 - Éditions Allia

On connaît surtout David Grann pour ses gros romans comme Les naufragés du Wager ou La cité perdue de Z. Ici c’est l’histoire de Frédéric Bourdin, alias le Caméléon, qui s’est fait passer pour le fils disparu d’une famille américaine, et aussi incroyable que ça puisse paraître, ça a marché quelques mois. Je suis passionnée par les récits d’imposture, du langage qui n’est pas là pour dire le vrai mais pour manipuler. Et puis bien entendu se pose la question des victimes qui, quelque part, ont besoin d’y croire. Je trouve ça passionnant.

Séductions du bourreau

Charlotte Lacoste - 2010 - PUF

J’ai trouvé ce bouquin dans une boîte à livre. Charlotte Lacoste est reparti d’un livre de Jean Norton Cru, l’auteur de Témoins, un ancien poilu de 14 qui, après la guerre a recensé tous les livres écrits sur la grande guerre, fictions ou témoignages directs, et les a analysés pour trier ceux qui donnaient une idée exacte de l’expérience de la guerre et ceux qui, au contraire, en faisaient soit un spectacle, soit qui renforçaient l’idéologie de la guerre pour la patrie etc. Charlotte Lacoste a poursuivi cette démarche littéraire avec les récits sur la seconde guerre mondiale et ceux sur la guerre d’Algérie. C’est un peu un livre de théories littéraires basées sur des textes précis. C’est quelque chose de passionnant sur lequel je reviens souvent pour écrire des expériences de vie un peu radicales.

Ce que Cécile sait : Journal de sortie d'inceste

Cécile Cée - 2024 - Marabout

Je suis venue assez tardivement à la BD, notamment parce que je n’arrivais pas à lire le texte et les images à la fois. Mais depuis que mon cerveau a trouvé la solution j’aime vraiment ça ! Le livre de Cécile Cée est une sorte de journal dans lequel elle aborde la sortie de l'amnésie traumatique et j’aime sa façon de combiner le dessin, les textes et les apports théoriques. Ça m’intéresse d’un point de vue formel, mais aussi parce que cette histoire d’amnésie traumatique est assez peu abordée, toutes ces questions de violence radicale, de pouvoir absolu et ce lien avec la mémoire. C’est un ouvrage vraiment passionnant. 

Rêves dansants : sur les pas de Pina Bausch 

Anne Linsel, Rainer Hoffmann - 2010 - Jour2Fête

Je me rappelle de la joie que j’ai ressentie la première fois que j’ai vu ce film. C’était comme une espèce d’ébullition de joie. Dans ce documentaire, les réalisateurs suivent Pina Bausch quand elle reprend un spectacle qu’elle avait créé quarante ans plus tôt, un spectacle autour d’un bal populaire avec au cœur l’idée de la rencontre. Comment on se rencontre. Dans une version précédente Pina Bausch avait fait danser des vieux, et là ce sont des jeunes qui dansent, des jeunes entre 14 et 18 ans qui n’avaient jamais dansé. Voir ça aujourd’hui alors que les jeunes sont mal traités dans les manifs devrait tous nous faire réfléchir sur ce qu’on pourrait leur proposer et faire avec eux plutôt que de leur taper dessus. 

Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme

Astéréotypie - 2022 - AIR RYTMO

Christophe L'Huillier, un éducateur dans un institut médico-éducatif de Bourg-la-Reine, a ouvert un atelier de poésie pour des jeunes souffrant de trouble du spectre de l'autisme. Et comme il est musicien, il a eu l’idée de monter un groupe de musique avec certains d’entre eux. J’adore cette énergie et je trouve hyper drôle ce décalage entre la musique punk et la vidéo complètement barrée, surréaliste. Rien que ce titre “Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme” est génial. Ce qui est important dans la création c’est le regard singulier de la personne qui crée. Tout le monde, pour autant qu’on s’intéresse à lui et qu’on lui en donne les moyens, peut créer quelque chose. À tout moment et à n’importe quel âge.

Fantômette et le brigand

Georges Chaulet - 1968 - Hachette Jeunesse

Dès que j’ai su lire, la lecture a été la grande passion de ma vie. Mes parents étant commerciaux, j’ai passé beaucoup de temps seule plongée dans les livres. Fantômette c’est très drôle. Ce trio de trois copines dont Ficelle et Boulotte qui ne savent pas que c’est Françoise qui, la nuit, se transforme en Fantômette, nous entraîne dans des situations hilarantes. Et puis Fantômette est une fille. Avant ça, les seuls personnages auxquels je pouvais m’identifier étaient des héros, et plutôt les anti-héros dépressifs et alcoolo, mais jamais de femmes. Heureusement qu’il y a eu Fantômette ! Et puis, les aventures de Fantômette sont construites sur le modèle des enquêtes policières, un genre qui, plus tard, me mènera au roman noir.

Le Grand Silence

Sergio Corbucci - 1968 - Studiocanal

C’est le western le plus noir que j’ai jamais vu. Dans la version originelle de Corbucci la fin est tragique au point que la production lui a demandé une fin plus positive. Corbucci l’a faite de mauvaise grâce et elle est franchement ridicule. C’est un film magnifique qui se passe entièrement sous la neige, et qui m’a marqué au point que dans mon deuxième roman Clouer l’ouest j’ai utilisé les codes du western pour une histoire qui se passe de nos jours et sous la neige. Pour moi, en plus de toutes mes lectures, les images des films sont très importantes.

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