Grigory Sokolov est une découverte très récente et qui m’a complètement bouleversé. Ce pianiste a la particularité de n’avoir jamais voulu enregistrer en studio. On n'a donc que des enregistrements " live ". Il a donné un concert à Paris filmé par Bruno Monsaingeon, à la condition de ne voir aucun micro, aucune caméra, de n’entendre aucun bruit. Contrairement à Glenn Gould qui est dans l’éternel, Grigori Sokolov est bien ancré dans le temps. Avec lui la musique se conjugue au présent. Quand il joue, on a toujours l’impression d’entendre une pensée qui s’énonce, qui s’affirme. C’est, par exemple, un très grand interprète du répertoire romantique, on sait que cette musique fait remonter tout un passé nostalgique, quand Sokolov l'interprète, ce n'est pas ce passé qui importe mais la puissance de la pensée qui le convoque. Elle s’abat sur le clavier et c’est faramineux. Rien de gracieux à proprement parler. La musique avec lui devient un accident de la nature. Ses variations chez Mozart ressemblent à des bourrasques. C'est aussi un visionnaire. Son interprétation des 24 préludes de Chopin, à Salzbourg, est ce que j’ai entendu de plus hallucinant. Le deuxième prélude devient une espèce de claudication atroce, au bord de la dissonance, une méditation qui s’enfonce dans le néant, un cauchemar de musique. Je l’ai vu sur scène et au clavier ce géant à la grâce d’une jeune fille. C’est une espèce d’ours russe pétri d’humanité.