16 janvier 2026
Immense vedette de la chanson, Trenet l’est aussi sur les écrans de cinéma. Si la petite dizaine de films dans lesquels il apparaît ne marqueront pas les mémoires des cinéphiles, même s’il lui arrive d’en écrire le scénario et les dialogues comme dans La Route enchantée, ses apparitions lui permettent de chanter des airs qui deviendront des incontournables de son répertoire, comme ici La vie qui va.
Trenet est d’une génération où le succès se construit sur scène et se mesure aux nombres de soirs que la vedette remplit les salles, dont les plus prestigieuses sont alors Bobino et l’Olympia. Des années trente jusqu’à ses déboires avec la justice en 1963, Charles Trenet est au sommet. Seul en scène avec ses musiciens et son chapeau, il tient les audiences d’un geste de la main ou d’une roulade de ses yeux ronds. Après une dizaine d’années où sa présence est plus rare, il revient au début des années soixante-dix jusqu’à ses adieux en 1975. Il remonte finalement sur scène au début des années quatre-vingt pour n’en descendre qu’en 1999, et toujours sous les applaudissements du public.
Plus de 70 chansons - parmi près de mille déposées à la SACEM - incontournables du répertoire du "Fou chantant". Faut-il vous le chanter ?
Avant de faire rire la France pompidolienne avec ses pitreries télévisuelles (Zorro est arrivé, Minnie, petite souris, Le travail c’est la santé…), Henri Salvador est d’abord un guitariste de jazz de grand talent, un des premiers français, avec son complice Boris Vian, à jouer dans les caves de St Germain au temps des Zazous. Pont générationnel, c’est Benjamin Biolay – inconditionnel de Trenet - qui composa Jardin d’hiver, le titre qui ouvre l’album de Salvador Chambre avec vue qui se vendra à plus d’un million d’exemplaires, et qui relança la carrière de celui qui, jusque-là, préférait jouer à la pétanque.
Chef de file des zazous, Trenet a permis à la chanson française de s'émanciper. Parmi tous les hommages qui lui ont été rendus, L'Extraordinaire jardin de Charles Trenet réunit autour du pianiste avant-gardiste anglais Steve Beresford, une poignée d'admirateurs qui s'appellent (entre autres) Benat Achiary, Tony Coe, Louis Sclavis, Zozo Shuaibu, Han Bennink ou Tonie Marshall. Ici, on ne se contente plus de reprendre paisiblement des standards, mais de faire preuve d'originalité en soulignant, en franglais (mais pas que), les vertus pédagogiques de l'œuvre du poète narbonnais: «Ce n'est pas une langue exacte/ I still use anglais bits in fact/ Mais c'est rythmique et romantique et elle me plaît » So chic !
Comme Brel et Ferré, Brassens n’a jamais cessé de dire l’admiration qu’il portait à Trenet. « C’est le grand regret de Georges. S’il y en avait un qu’il aurait vraiment aimé fréquenter, c’est bien Trenet » témoigne Pierre Onténiente, l’homme de confiance de Brassens. Brassens partage aussi avec Trenet l’amour du jazz. C’est pour répondre à l’invitation de son ami le batteur de jazz Moustache que Brassens enregistre un double album (23 titres) de ses chansons réorchestrées, d’abord baptisé Georges Brassens joue avec Moustache et les Petits Français puis réédité sous le titre Giants of jazz play Brassens.
Mort à trente-neuf ans, George Gershwin a laissé une œuvre qui l’a fait rentrer directement au panthéon universel de la musique. C’est le second mari de sa mère qui fait découvrir Gershwin à Trenet, ainsi que les orchestres de Duke Ellington ou de Count Basie. Trenet ne sera pas le seul à retenir la leçon, et nombre de compositeurs français injecteront à leurs chansons une dose de swing qui résonne encore chez Benjamin Biolay ou Thomas Dutronc.
Immense star depuis le milieu des années trente, la carrière de Charles Trenet connaît un coup d’arrêt brutal quand, en 1963, il est accusé d' «actes impudiques et contre-nature sur mineurs de moins de vingt et un ans». A cette époque, on est encore loin du mariage pour tous, et les « tapettes » font partie des insultes fréquemment dégainées. Trenet est condamné à un an de prison avec sursis. Il sort après 28 jours de prison et sera relaxé en appel, mais le mal est fait, l’envie est émoussée, et il faudra des années à Trenet pour retrouver le goût de revenir sur les devants de la scène. Pourtant, un jour qu’on lui faisait remarquer que l'on voyait souvent beaucoup de vélos d'hommes à la porte de sa propriété, il rétorqua : “ Je ne peux tout de même pas leur offrir à tous une mobylette ! “
« C’est le patron. Il a tout inventé, on n'a fait que suivre et faire évoluer. Trenet, c’est la fin de la chanson triste.» Benjamin Biolay, après Aznavour, Julien Clerc, Alain Souchon, Renaud, Nougaro, Catherine Ringer et bien d’autres encore, est le dernier membre inscrit au club des inconditionnels du Narbonnais chantant. Comme pour lui prouver son admiration, Biolay a enregistré treize titres au tempo jazz sur lesquels on croirait reconnaître le violon de Stéphane Grappelli ou la guitare soyeuse d’Elek Bacsik. Classieux, comme aurait dit un autre admirateur.
Avec leur premier album Rhorhomanie (1984), Carte de Séjour mélange pour la première fois les sons du Raï, la langue arabe et le rock. Peu avant, la France du journal de vingt heures a découvert les “beurs” avec la Marche pour l'égalité et contre le racisme surnommée, par les médias, la Marche des “beurs”. Comme pour enfoncer le clou des banlieues sur la carte de France, Rachid Taha et sa bande reprirent, sur leur deuxième album, l’hymne de la France des clochers du grand Charles (Trenet, pas l’autre), Douce France. Choc et sidération chez certains, sourires, cris de joie et youyous chez les autres, et mise en orbite de Rachid Taha.
Le grand coup de vent frais qu’apporta le rock anglais ébouriffé de la fin des années soixante-dix, décomplexa les groupes de l’hexagone et d’outre-Quiévrain, et aucun d’eux n’hésita plus à chanter en français. A cette époque, les reprises d’un répertoire qu’on croyait ignoré des plus jeunes fleurissent, et celle de National 7 par les Tueurs de la lune de miel mérite de figurer sur le podium des reprises les plus réussies.
En 1977 a lieu la première édition du festival du Printemps de Bourges avec, entre autres, Jacques Higelin qui, dit la légende, imposa Charles Trenet au milieu d’une programmation qui faisait la part belle à la jeune génération des auteurs-compositeurs-interprètes. Le premier présente sur scène le second en disant qu’il présente un poète qu’il aime « du plus profond de mon cœur ». De fait, Higelin, chanteur au profil plutôt rock, ne cessera jamais de chanter Trenet, allant jusqu’à lui consacrer un album qu’il enregistra après avoir tourné un spectacle de reprises du “Fou chantant” pendant un an à travers toute la France. S’il n’y a que des preuves d’amour, en voici une belle !