16 janvier 2026
« Est-ce un journal de voyage ? Un roman de formation ? Un précis de survie en milieu médiéval hostile ? Une réflexion sur la filiation ? Un guide touristique des bordels européens ? Ce premier roman est tout cela et plus encore : une claque linguistique, stylistique, anachronique et une ribambelle d’autres adjectifs en -ique dont on serait tentés d’abuser pour vous dire la liberté totale de Rayas Richa. Tout y est surprenant, l’humour protéiforme et les ruptures de ton qu’il engendre, l’émotion qui jaillit et terrasse, le cheminement philosophique continuel : on en sort hagard ET heureux. » Librairie Ombres blanches - Toulouse
« Hugo TSR le plus doué des punchers prosodiques. C’est un outsider du rap ; un chanteur autoproduit, indépendant qui raconte le plus souvent la vie le long de la ligne verte ; la portion entre Max Dormoy et Porte de la Chapelle. Il donne à voir son quartier sans fard, ni espoir ; camés et dealers, à toute heure ; leurs tours de passe-passe ; tous les chemins menant à l’impasse. Et la vie est une partie de cache-cache dans laquelle on compte à l’infini. La magie vient de la forme, de son extraordinaire inventivité verbale. Ça foisonne de trouvailles à faire pâlir bien des poètes. C’est drôle, mélancolique, rageur, acide, et toujours savamment balancé. La langue d’Hugo TSR réussit, par sa beauté formelle, à sauver quelque chose du monde désespéré qu’elle donne à voir…. C’est un don très rare. »
« Orhan Veli est né poète dans la Turquie de 1914. Il aurait préféré être poisson dans une bouteille de raki. Par défaut, il est tombé souvent amoureux, jamais marié, parfois soldat. S’est beaucoup promené dans Istanbul, qu’il regarde les yeux clos et le ventre vide. C’est la ville qu’il raconte, qu’il arpente en chat et en poète ; en météore. Sa prose possède une souplesse féline ; toutes les odeurs du Bosphore ; même que la mer lui vient dans les mains écaille par écaille. Il n’écrit pas. Il consigne quelques brèves fulgurances. C’est selon lui le travail du poète : Tel est exactement mon boulot / Chaque matin je peins le ciel / Pendant que vous dormez. / Au réveil, vous le trouvez bleu. / Parfois la mer se déchire, / Vous ignorez qui la recoud ; / C’est moi
« Il s’agit d’un témoignage sur la guerre du Liban. C’est écrit par fragments, par flashs. Bernard Wallet, fondateur des éditions Verticales, donne à voir Beyrouth en 1976. La logique a éclaté avec la guerre civile. Il écrit avec ce qui lui reste ; une prose purement sensorielle — et des sens bien meurtris. C’est une écriture hygiénique, de survie. La phrase de Bernard Wallet vacille, titube, dézingue parfois, hallucine et se consume par sympathie avec la ville et tombe avec elle. Bernard Wallet cherche l’ombre. Celle des palmiers est étroite. Il s’en contenterait si ce n’était interdit. Un phalangiste l’a affirmé. Le palmier est un arbre musulman. Il faut l’éradiquer. Toute la guerre est là… »
« Je mourrai (aussi) à crédit, envers le bonhomme derrière le blog La main de singe. La main de singe a été autrefois une revue littéraire d’avant-garde soutenue par Nadeau, Bourgois etc. C’est elle qui fut parmi les premières à pousser en France la prose glorieuse d’Arno Schmidt. Claude Riehl son traducteur émérite y collaborait. La main de singe, des tuyaux de toute première main et des billets d’une élégance incroyable. C’est drolatique et toujours radical. Une prose à la sulfateuse pas à la plume de paon. Un blog sans équivalent. »
« C’est par La main de singe que j’ai découvert La maison de carton, qui rassemble des petits textes en prose écrits par un jeune homme qui déambule à Barranco ; un quartier balnéaire de Lima. Là-bas on découvre un ciel qui ressemble à un obèse en cure marine. La mer y est une âme que nous avons eue et dont nous ignorons où elle se trouve ; la solitude des villas se penche aux fenêtres pour contempler le plein midi. Les pelouses sont desséchées et mélancoliques comme cet amour sale, sale, sale et qui sentait les salles de cinéma, le chien mouillé, le placard à pâtisserie… Martin Adan, né en 1908, est mort en 1985 dans un asile psychiatrique suivant la longue tradition des promeneurs et cisailleurs de proses : Nerval, Maupassant, Walser ou encore Adelheid Duvanel dont les volumes sortent actuellement chez Corti. »
« Arlt est un duo formé par Sing Sing et Éloïse Decazes. Ces deux-là fabriquent une musique impossible à contenir dans les catégories traditionnelles. Elle requiert plusieurs adjectifs. C’est troublant et roublant ; émouvant en diable. Des choses très raffinées qui semblent tout juste bricolées, rafistolées. C’est funambule mais on ne voit jamais le fil. Ils me font penser à des gosses qui ont mélangé plusieurs boîtes de puzzle les unes aux autres. Ils les assemblent quand même. La musique qu’ils en tirent est une grande mosaïque contrariée… »
« Hilsenrath incarne pour moi la figure du conteur. Ses récits brouillent volontiers les pistes entre témoignage et fiction. Le grand conteur parvient toujours à suspendre notre investigation, notre besoin de savoir. Quand il nous embarque dans ses récits, on lâche prise. On ne se demande plus si ce qu’il rapporte est vrai ou imaginé. On comprend : ce qui n’a pas eu lieu, aurait pu advenir ; adviendra sûrement même… »
« C'est un documentaire de Bruno Monsaingeon sur le grand pianiste russe Sviatoslav Richter tourné quelques mois avant sa mort. La grâce très rare d’un artiste immense au seuil du grand toboggan. Ça commence comme ça : « J’ai une mémoire des noms qui est douloureuse à supporter. Dans les nombreuses villes que j’ai visitées, j’ai rencontré des foules de gens. Je garde leurs patronymes alignés dans ma cervelle ; c’est une torture. Et puis tous les amis, les connaissances, les connaissances de mes connaissances… Les chiffres en revanche, je ne m’en souviens pas ; même pas mon adresse. A part celle de la maison où j’ai grandi à Odessa au numéro 2 Nejinskaïa, appartement 15 …. »
Les tableaux de Xavier Theunis ressemblent au premier abord à de l’abstraction géométrique. Ce sont souvent des aplats de couleurs d’un grand équilibre formel. On y perçoit aussi des indices indiquant des processus de construction — proches des artistes conceptuels. Mais Xavier Theunis est plus drôle et poétique en un mot plus taureau que les conceptualistes — du reste il est beaucoup trop né à Anderlecht. Chez lui, on perçoit constamment à l’œuvre une autodérision qui vient renverser les grandes questions conceptuelles. Il rend la candeur à l’œuvre, et questionne le geste de l’artiste ou le regard du spectateur. C’est un travail d’une finesse et d’une intelligence réjouissantes.
« Pascal Monteil a troqué les pinceaux pour une aiguille. Ses tubes de couleur sont des pelotes de laine. Depuis que Dieu est mort, Pascal brode des refuges et des Edens pour tous les éclopés du réel. Ça donne des broderies charnelles et mystiques. Réjouissons-nous, elles seront visibles au Musée d’art et du judaïsme à partir du 2 juillet 2025. »
« Une voix unique dans la littérature. Une prose qui se réinvente à chaque récit, tout en restant immédiatement reconnaissable. Question de tempo, de souffle, de roûh. J’aime tous ses livres. Quand j’ai besoin de juste diapason, je relis l’incipit de So long Luise :
« J’ai choisi cet hôtel pour la multitude de libellules déprimées qui baguenaudent autour des piliers, entre les roseaux - bleu Porsche , ahanant du coffre avec une pulsation de métronome , pour ses trompettes aussi qui poussent en paillasse dans les bois, pour le blé à tige bleue, à tête d’or, qui nappe la colline au loin jusqu’aux premiers jours d’août, et parce que j’apprécie, quand j’arrive à faire les six cents pas quotidiens qui me sont prescrits, de croiser un tapis de cinq fleurs de petit liseron posé sur un bout de ravine sèche à côté d’une merde fraîche.»