Ingmar Bergman est avec Hitchcock, le cinéaste qui a le plus accompagné ma vie. La première fois que j’ai vu Persona (j'avais une vingtaine d'années), je n’ai à peu près rien compris, mais j’ai su, pour reprendre une expression de Paul Claudel dans Partage de midi, que ce film me « regardait ». Que ce n’était pas moi qui regardais le film mais que c’était le film qui me regardait. Je savais que je le reverrais. Que j'avais rendez-vous avec lui. C'est ce qui s'est passé. Je l’ai revu de nombreuses fois. Il ne perdait rien de son mystère et au fur et à mesure gagnait en clarté. Maintenant je le trouve lumineux. Son mystère consiste en la relation entre deux individus dont l'un s'adresse à l'autre qui ne répond pas.
Une actrice (Liv Ulmann) quitte la scène en pleine représentation théâtrale pour s'enfermer dans son mutisme. Elle entre dans un hôpital psychiatrique et rencontre une infirmière (Bibi Andersson), qui, elle, n’arrête pas de parler. Une relation s'installe à partir du silence de l’actrice et de cette infirmière qui lui raconte sa vie. Alors se produit une chose monstrueuse c'est que celle qui parle finit peu à peu par se confondre avec celle qui l'écoute. Bergman a écrit ce film en quinze jours après une dépression nerveuse en voyant Bibi Andersson à côté de Liv Ullmann et constaté que malgré leur différence elles se ressemblaient profondément. Ce film est un abîme. Il a eu évidemment une grande influence sur mon livre qui raconte la relation entre un acteur qui ne cesse de questionner son personnage qui par définition ne lui répond pas.