Quand j’ai lu Mallarmé pour la première fois, à l’âge de vingt ans, il m’a immédiatement fasciné par la beauté plastique de ses vers, mais aussi par le caractère très personnel, étrange, de sa langue en prose, qui est presque cryptée. La densité extrême de ses alliages de mots, la dureté de diamant de ses vers résistent à la compréhension mais produisent des éclats et des effets incomparables. Mallarmé est réputé difficile, voire incompréhensible, et il l’est en grande partie, mais peu importe. Moi je le lis à deux niveaux : la seule confrontation de ma sensibilité à ses vers, à la façon dont il parvient à déshabiller les mots de leur usage courant pour nous les faire apparaître comme pour la première fois me procure un plaisir esthétique inouï. Et puis, dans un second temps, il y a la compréhension du poème, qui procure un autre plaisir. On vainc la résistance des vers qui sont comme des énigmes complexes, qui parfois nécessitent l’assistance d'exégètes, et c’est alors un plaisir non plus sensoriel mais intellectuel. Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas qu’on ne peut pas éprouver une émotion esthétique, d’ailleurs. Car, indépendamment du sens il y a les sonorités, le rythme, la troublante déconstruction de la phrase, des raccourcis fulgurants, les étincelles provoquées par deux mots qui se heurtent… D’ailleurs Mallarmé a écrit : “Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire”. En fait, chaque vers est comme un mot nouveau en effet, le nom de l’état ou de la sensation qu’éveille en vous sa lecture… Régulièrement je reviens à Mallarmé et c’est comme ouvrir une bouteille de parfum oublié, je retrouve en moi instantanément ces mêmes sensations, ce même état immuable malgré les années qui passent…