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Entrevista con Mathias Enard

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« La fonction de la littérature ce n’est pas de faire œuvre d’histoire, ni de faire revivre l’histoire, mais plutôt de poursuivre en partie les récits individuels, de les porter, pour qu’ils continuent à être vivants. »

Vive la culture vous propose un entretien réalisé avec le jeune auteur Mathias Enard, récent lauréat du prix du livre Inter pour son roman Zone, et de passage à Madrid dans le cadre des dialogues littéraires lors de la Feria du livre, dialogues auxquels il a également participé lors de leur tenue à Barcelone.

Vous avez beaucoup voyagé pour écrire Zone et recueillir les témoignages de personnes ayant vécu la guerre dans leur pays, dans leur vie quotidienne, en tant que victimes, témoins ou soldats. Comment avez-vous approché ces personnes pour qu’elles vous racontent leur histoire ?

En fait on pourrait dire qu’il y a deux types d’entretiens et deux types de relations. D’un côté il y a des gens que j’ai rencontrés un peu par hasard. Lorsque j’étais à Téhéran par exemple, j’ai assisté à un colloque organisé par l’Institut français de recherche en Iran sur la violence de guerre, et plus spécifiquement sur la guerre Iran-Irak. Il y avait donc des spécialistes invités du monde entier, des historiens travaillant sur la première Guerre Mondiale, des personnes spécialistes du Moyen-Orient, mais aussi des anciens combattants qui étaient là pour nous raconter leur histoire ; on est allés ensemble sur l’ancien front, dans le Sud de l’Iran, et là j’ai rencontré deux ou trois vétérans avec qui j’ai échangé. Par ailleurs, je me suis également rendu compte qu’un de mes meilleurs amis iraniens, avec qui je passais beaucoup de temps, avait en fait été volontaire sur le front pendant deux ans, et j’ai beaucoup échangé avec lui sur le sujet. Tout cela c’est le hasard de rencontres qui ensuite débouchent sur des dialogues qui ne sont pas forcément des entretiens formels, mais qui sont beaucoup d’heures passées ensemble, et pour moi à écouter, tout simplement. D’un autre côté il y a certaines personnes que j’ai sollicitées moi-même, parce que j’en avais entendu parler, que je savais qu’il me manquait tel type de renseignement ou tel type de récit qu’ils pouvaient me fournir, ce qui fait que j’ai cherché à les rencontrer. C’est le cas par exemple d’un des personnages du livre, Edouardo Rosa, qui a été commandant de la brigade internationale croate, dans laquelle des étrangers se battent pour l’indépendance de la Croatie. Hongrois par son père, bolivien par sa mère, né en Bolivie, je savais quel parcours il avait eu pendant la guerre, laissant tomber le journalisme pour les champs de bataille, pour aller combattre, puis qu’il s’était converti à l’islam…Bref, je savais qu’il existait, je l’ai retrouvé, et il m’a confié ses mémoires de guerre - qui sont inédits - et on a beaucoup échangé par email. C’est encore une fois une histoire étrange parce qu’il est mort il y a de cela un mois, abattu par la police bolivienne dans une sombre histoire de mercenaires et de pseudo-attentats contre Evo Morales (NB : Président de la Bolivie). De la même façon, pour certains des personnages, qui apparaissent généralement sous leurs vrais noms dans le roman, c’est moi qui ai voulu en savoir plus sur eux. Quand j’étais en Serbie par exemple, je voulais aller à la rencontre de militaires serbes, ce qui a nécessité que je me fasse aider, travaillant parfois avec des interprètes. Cela ressemble d’ailleurs presque plus au travail d’un journaliste, d’un historien ou d’un sociologue. Les entretiens que j'ai réalisés sont donc aussi bien des rencontres purement amicales et fortuites que parfois des sollicitations de ma part.

Pourquoi avoir choisi un monologue plutôt qu’un dialogue ? Pour donner un caractère introspectif au livre ? Ca aurait pu être deux personnages…

Ca aurait pu être deux personnages, ça aurait pu en être trois, disons que ce qui changeait avec un dialogue c’était toute la question sur le statut de la narration. Ca ne veut pas dire que le narrateur ne dialogue pas dans son train, puisqu’en fait il se souvient des gens avec lesquels il a parlé, on entend beaucoup de voix différentes dans ce récit ; c’est un monologue sans réellement l’être, puisqu’il cède la parole à d’autres assez fréquemment. A partir du moment où j’avais l’idée de ce voyage menant d’un point A à un point B, il était beaucoup plus simple que cela soit assumé par un seul narrateur et que ce soient justement les méandres de ce narrateur qui compliquent le voyage. On aurait tout à fait pu imaginer que ce soient quatre personnes dans un compartiment et conversant, mais cela aurait été finalement beaucoup plus artificiel je pense.

Pourquoi ce désir de revenir sur les guerres du XXème siècle ? Votre ouvrage a-t-il une vocation historique ? Et surtout, en écrivant ce livre avez-vous cherché à défendre l’importance du devoir de mémoire ?

(Silence) Alors là il y a beaucoup de questions en une seule. (Pause) Oui c’est un vrai parcours dans la violence de guerre au XXe siècle, mais pas seulement sur le plan historique, c’est-à-dire collectif, mais aussi sur le plan individuel, c’est-à-dire sur toutes ces actions influant sur l’être, sur l’individu, sur chacune de nos histoires, et cela rejoint le devoir de mémoire et l’histoire. Mais pour moi ce qui importe avant tout, c’est que la mémoire soit vivante, et pour qu’elle le soit elle doit être portée par des gens, par des individus. Si on la laisse trop au collectif, la mémoire devient de la commémoration, des monuments sur lesquels sont gravés des noms et dans lesquels on se réunit un jour précis de l’année, mais en oubliant finalement les histoires de chacun de ces noms. A mon avis, la fonction de la littérature ce n’est pas de faire œuvre d’histoire, ni de faire revivre l’histoire, mais plutôt de poursuivre en partie les récits individuels, de les porter, pour qu’ils continuent à être vivants. Il faut qu’il y ait une partie de la mémoire qui soit vivante et que la mémoire collective ait un sens, parce que finalement, s’il ne reste plus que la commémoration, petit à petit ça s’efface, on reste trop dans le collectif et l’impersonnel, et ça ne fait plus sens. C’est le cas aujourd’hui en France par exemple, avec ces monuments aux morts de la guerre de 1914-1918 où l’on voit la statue du poilu sur la place du village, et à qui petit à petit on ne porte plus grand intérêt. Ce qu’il reste en revanche ce sont tous les récits que l’on a de la première Guerre Mondiale, et ceux-là ils sont vrais et continuent à nous habiter, et je pense que c’est cela qui est primordial.


« Je pense malheureusement que l’Union pour la Méditerranée n’est qu’un vœu pieux. »


Pourquoi le narrateur en a-t-il soudain assez des guerres et de son travail aux renseignements, alors même qu’il a toujours éprouvé une jouissance à participer aux conflits armés ? Est-il pris de remords ?

Je ne sais pas si c’est une question de remords, il n’a pas l’air d’avoir de remords, je pense qu’il est simplement plus fatigué qu’autre chose. En fait on peut découper sa vie en trois périodes : la première, celle de la guerre, où il est combattant en Croatie et en Bosnie ; la seconde, très longue, dans laquelle il vit dans l’ombre, étant une sorte d’espion qui parcourt la zone et passe des heures devant son ordinateur, mettant sa vie et sa personne entre parenthèses et n’étant pas vraiment lui-même ; et enfin une troisième, qui dans le livre n’a pas encore débuté, et dans laquelle il espère que sa vie y trouvera un certain sens, qu’il pourra en profiter, sur le plan affectif notamment, et être dans le monde.

Donc ça veut dire que sa vie d’avant n’avait pas de sens et que la guerre n’en a pas non plus.

Pour les individus qui l’ont vécue, ce qui revient dans leurs récits, c’est que c’est une période qui transforme complètement l’être et les relations au monde, à l’univers, à l’amitié et à énormément de choses. Lui en a tiré un certain plaisir ; des douleurs atroces certes, mais également un plaisir énorme, puisqu’il était utile en se battant pour une cause, et qu’il avait des amis. Il devait de plus certainement tirer des moments de peur et d’excitation au combat un véritable plaisir. A la suite de cela, dans la deuxième période de sa vie, qui était beaucoup plus obscure et remplie d’échecs sentimentaux, il n’a pu retrouver ni ce qu’il avait avant, ni quelque chose de nouveau ; il était dans une espèce de parenthèse, de no man’s land, écoutant le monde battre autour de lui sans y participer. Son espoir réside dans un changement de vie, dans un retour à une vie réelle, enfin c’est ce que je crois, je ne sais pas ce qu’il va devenir après, une fois descendu du train.

Pourquoi avoir choisi de faire lire un livre à votre personnage dans votre livre à vous ?

Au-delà du jeu qu’il y a à faire un roman dans le roman, un livre à l’intérieur du livre, j’avais cette histoire de combattante palestinienne, Intissar, que je voulais inclure et souhaitais raconter l’histoire d’une femme combattante. Le problème résidait dans le fait que je n’avais pas envie de faire assumer cette histoire par le narrateur, par Francis, par ce qu’il ne peut pas non plus tout raconter et avoir tout vécu, il fallait donc que cela soit un peu différent. Dans le même temps j’avais envie de rompre un peu la monotonie de cette phrase unique en faisant quelque chose qui esthétiquement n’avait rien à voir, qui était même complètement différent sur le plan du style, pour que le lecteur ne puisse pas s’habituer, pour que l’on ne puisse pas facilement se laisser bercer jusqu’à s’endormir, il fallait rompre. Et c’est là que j’ai eu l’idée de ce livre, dans lequel il se plonge lorsqu’il est dans le train, et qu’il va lire jusqu’au bout. L’idée m’est venue comme ça finalement, je me suis dis qu’il faisait la même chose que ce nous faisons tous dans un train, regarder par la fenêtre, regarder ses voisins, se lever, aller au bar, dormir, prendre un livre et le lire, quoi de plus naturel que cela ?

Question plus politique pour finir, que pensez-vous de l’Union pour la Méditerranée et de son avenir ?

Il y a eu un changement terrible dans cette histoire, nous sommes passés de l’Union de la Méditerranée à l’Union pour la Méditerranée, et le saut sémantique est gigantesque. Nous sommes retournés dans une problématique postcoloniale, dans le sens où l’on va faire une Union en faveur des pays du Sud, et non plus réaliser cette idée d’union du Nord et du Sud de la Méditerranée, qui était au départ assez belle et généreuse. Je pense que c’est un très beau projet mais que la difficulté réside certainement dans l’attitude actuelle de l’Europe vis-à-vis de ses frontières. Il y a certes le processus de Barcelone, qui a des visées intégratrices de la rive Sud de la Méditerranée en Europe, mais ces frontières européennes génèrent l’exclusion de l’autre côté, c’est-à-dire que quelques pays sont associés sur le plan douanier, mais il n’en reste pas moins qu’ils sont en quelque sorte exclus de l’espace européen. Le processus de Barcelone permet néanmoins de régler un peu certains problèmes, à moyen ou long terme. Evidemment le meilleur projet serait une Union de la Méditerranée, mais cela serait forcément un sous-ensemble à l’intersection avec l’Europe et qui de plus créerait des distinctions. C’est la raison pour laquelle les Allemands n’étaient apparemment pas du tout intéressés par ce genre de projet, car cela constituait selon eux une façon de tricher en utilisant ses particularités géographiques pour créer des relations avec les pays de la zone Sud de la Méditerranée, et sans passer par eux. C’est face à cette contestation qu’il a finalement été décidé d’associer les Allemands à l’Union pour la Méditerranée, d’où le changement de nom entre autres, parce qu’évidemment il eut été plus difficile d’inclure l’Allemagne dans une Union de la Méditerranée. Donc je pense que malheureusement cette Union est un vœu pieux, que la réelle volonté d’intégration des pays de la rive Sud de la Méditerranée dans une logique européenne n’est pas réellement présente, en Europe tout du moins. De plus, cette rive Sud présente un tel chapelet de dictatures et de régimes tous plus antidémocratiques les uns que les autres qu’il devient forcément très difficile de traiter avec eux sur un plan autre que purement économique. C’est un projet magnifique, mais dans le même temps je ne suis pas très optimiste quant à sa réalisation.

Propos recueillis par Céline de Dianous pour Vive la culture.

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