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Entevista con Yasmina Khadra

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                                         Entrevista con Yasmina Khadra
                                   Hay Festival de Ségovie// 29 septembre 2009
 

- Vous êtes passé de militaire à écrivain. Mais vous n’avez jamais cessé d’écrire. Lors d’une autre interview, vous avez confié appartenir à une « tribu de poète ». Pouvez-vous nous expliquer cette déclaration et revenir sur votre parcours ?

  Yasmina Khadra - Je suis né écrivain. Ma famille a des siècles d’installation dans le Sahara algérien, et notre nom a huit siècle d’existence. J’appartiens à une lignée d’érudits, de sages et de poètes, d’hommes de foi et cela s’est perpétué à travers les générations. Je ne me sens pas du tout dépaysé dans cet univers. J’ai le sentiment d’être né pour écrire.

- Vous avez mené ces deux carrières de front, jusqu’à ce que l’armée vous impose de choisir. Sans cela, seriez-vous encore un militaire-écrivain ?

  Y.K - Non. Je n’étais absolument pas fait pour l’armée, mais pour la littérature. La carrière de militaire était une volonté de mon père et je l’ai accepté. Je n’ai jamais essayé de fuir ce que le destin mettait sur mon chemin. J’ai toujours pensé que, tous les déboires, toutes les joies, contribuaient à construire notre personne. Je m’en suis régalé. De mes ennemis, j’ai appris à me battre et de me amis, à aimer.

- Le choix d’un pseudonyme a d’abord était imposé par votre carrière militaire. Mais le choix d’un second pseudonyme, cette fois-ci féminin, relève-t-il de la volonté d’un engagement en faveur de la cause des femmes dans votre pays ?

  Y.K – Au départ, c’était par respect pour mon épouse. Je ne voulais pas oublier qu’elle était là dans les moments les plus difficiles. Elle incarne un repère indélébile. Par la suite, j’ai pris conscience que ce choix pouvait également s’inscrire comme un combat pour l’émancipation et la libération de la femme. Mais le plus important ce n’est pas cela. Ce n’est pas le pseudonyme, ni la carrière, mais le texte. Je suis lu et apprécié de par mon travail d’écrivain. Mes lecteurs n’attachent pas d’importance au fait que je sois un homme ou une femme. Lorsque l’on parle de ma carrière, je pense que l’on oublie l’essentiel. Je ne suis pas devenu un écrivain reconnu internationalement par le simple fait de mon pseudonyme féminin.  Je parviens, à travers mes textes, à toucher les gens au plus profond d’eux-mêmes, en les instruisant, les interpelant et en les faisant rêver. Tout mon travail se résume donc à mes textes ; tout le reste n’étant que des accessoires de charme.

- Est-il, selon votre expérience, plus difficile de se faire publier en adoptant un pseudonyme féminin ?

  Y.K - Pas du tout. Les premières personnes qui se sont intéressées à moi, ont d’abord été interpelées par mon texte et c’est pour cela qu’elles ont souhaité savoir qui se cachait derrière ce nom de Yasmina Khadra.


- Vos romans précédents prenaient le parti de lutter contre les préjugés, les idées reçues, les stéréotypes et raccourcis que les occidentaux peuvent se faire de l’Orient. Ce que le jour doit à la nuit est assez différent des autres livres, imitant le ton de l’autobiographie. Mais il prend surtout le parti de revenir sur une période de l’histoire, celle de la guerre d’Algérie, période encore assez tabou.

  Y.K - En effet ce dernier roman est différent. Il est tout d’abord différent du fait de ma volonté de toujours vouloir m’améliorer. Je ne m’installe pas confortablement dans un genre que l’on exploiterait comme un filon. En ce qui concerne le sujet, j’ai effectivement pris un risque énorme en quittant les convictions planétaires, à savoir l’intégrisme, pour écrire une fiction qui avait cette audace de revenir sur un sujet devenu tabou, aussi bien en Algérie qu’en France. Les livres traitant de ce thème n’ont guère de succès auprès du public. Je souhaitais donc savoir si j’avais quelque chose de singulier, capable de casser cette indifférence ou ce refus d’affronter certaines vérités. Finalement, le livre a été très bien accueilli, que ce soit en Algérie ou en France. Le livre a également connu un grand succès en Belgique et au Canada. Il me semble donc que mes textes ont une dimension universelle.

- Il me semble que thème récurrent de votre œuvre serait cette dualité, que l’on peut porter par exemple lorsque l’on est partagé entre deux cultures. Souvent, dans vos romans, c’est un évènement extérieur qui impose à vos personnages de choisir un camp ; un choix qui provoque une déchirure ; Votre héros, déchiré entre plusieurs identités (pieds noirs, algérienne, modernité-tradition) ne renvoie-t-il pas à vos propres déchirements, ces dualités antinomiques comme celles d’écrivain-militaire, celle de votre double culture et celle de votre pseudonyme ? Il y a tellement de vous-même dans ces romans.

  Y.K - C’est possible en effet. Qu’est-ce donc que la littérature, sinon un surgissement du subconscient. Il y a donc bien sûr une grande part de l’auteur dans ses textes. Mais il ne s’agit pas seulement d’autobiographie. J’aime écrire sur le thème de l’exclusion, sur l’ostracisme, sur la blessure ; oui c’est cela mon univers. Comme Steinbeck aimait écrire sur les petites gens, comme Hemingway sur les héros…

- Oui, mais ce sujet de la déchirure identitaire, d’être partagé entre deux cultures ; le fait qu’il y est toujours un évènement extérieur qui nous impose de choisir un camp, une culture, il me semble que c’est un thème qui revient dans chacun de vos romans.


  Y.K - Oui dans beaucoup de romans, mais pas dans tous. C’est vrai pour Attentat, qui parle également du thème de l’intégration. Le thème du rejet introduit par les tentatives d’intégration de mes personnages, permet souvent une introspection : qui est-il vraiment ? Pourquoi fait-il face aux refus ? Qu’est-ce qui constitue sa particularité ? Autant de questions qui me semblent un sujet universel et contemporain. Avec toutes ces frontières qui disparaissent, ces exodes, ces immigrants, ces guerres. Tout cela fait que, aujourd’hui, l’humanité est en train de vivre un métabolisme qui l’inquiète beaucoup mais qu’elle finira, avec un peu de maturité, par intégrer. On n’est pas français, on n’est pas algérien ; il n’y a que l’homme.

- D’un côté un Occident que vous avez qualifié de « mégalo, narcissique » et de l’autre un « Orient égal à lui-même avec des dirigeants qui auraient plus leur place dans le musée de la bêtise humaine ». Alors Orient-Occident : un dialogue de sourd ?

  Y.K - Tout d’abord je précise que lorsque je parle d’Orient et d’Occident, je ne parle pas des peuples, mais de la doctrine, de la conception du monde, du prisme à travers lequel chacun construit sa vision de l’autre. Mais il y a des peuples qui ont la chance d’avoir à leur tête des gens éclairés et d’autres, des gens « ténébrés ». Et c’est cela qui participe à l’émancipation des peuples ou à leur régression. Mais en ce qui concerne la mentalité occidentale, je crois que les occidentaux pensent avoir compris, ils s’autosuffisent. Ils n’ont pas cette curiosité d’aller au-delà des frontières pour voir comment sont les cultures qui les entourent. Ils s’enferment dans une bulle et deviennent otage de leur propre interprétation. Tout ce qui n’est que supputation finit par devenir une vérité absolue. Mon travail d’écrivain consiste justement à ouvrir ces quelques brèches, pour permettre aux gens de découvrir des choses insoupçonnables, de s’enrichir et de vivre plus largement leur propre existence. Lorsque j’étais aux Etats-Unis je n’ai pas manqué de remettre en question leur vision du monde qui consiste à penser que le monde s’arrête à leurs frontières. Bien au contraire, le monde commence à partir de celles-ci.

- Vous ne pensez pas que la situation actuelle entre l’Orient et l’Occident se résume à une impasse ?

  Y.K- Il n’y a pas de dialogue. Le vrai dialogue est celui qui est prôné par les intellectuels. Or, le monde a beaucoup changé et la place des intellectuels n’est plus enviable. Les gens sont carriéristes, narcissiques et jamais la condition humaine ne semble les concerner directement. La plupart des intellectuels que l’on consulte ne savent pas dire qu’ils n’ont pas la réponse. Ils essayent alors de répondre à des questions qui les dépassent, en induisant les autres en erreur. Aujourd’hui c’est la politique et les médias qui dirigent le monde et non plus les intellectuels. Et ainsi, nous vivons dans le mensonge conventionnel, le mensonge éhonté et tout le monde semble s’y complaire.

Propos recueillis par Elodie Bareyre pour VIVE LA CULTURE

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