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Entrevista : Nicolas Philibert (solo en francés)

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« Il avait fallu déployer une conviction formidable pour arriver à les entraîner tous dans cette histoire. Voila, trente ans après, j’ai eu à cœur de retourner les voir et de faire un film avec eux aujourd’hui. »

 

A l’occasion de la sortie en Espagne, le 28 mars 2008, de son documentaire: Regreso a Normandia (Retour en Normandie, sorti le 3 octobre 2007, en France), le réalisateur Nicolas Philibert s’est rendu à Madrid, le 26 mars, pour présenter son film.

 

En 1975, alors jeune assistant, il participait à l'aventure exceptionnelle du film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé, ma mère, ma sœur, mon frère... Ce long métrage racontait l'histoire d'un fait divers survenu dans le bocage normand en 1835, selon lequel un jeune paysan de 20 ans avait égorgé à coups de serpe une partie de sa famille. Tourné non loin de l'endroit où le triple meurtre avait eu lieu, le film d'Allio allait devoir une grande part de sa singularité et de sa force au fait que la plupart des rôles avaient été confiés à des paysans de la région, paysans que Nicolas Philibert était précisément chargé de « recruter » pour le film.
Trente ans ont passé. Avec Retour en Normandie, Nicolas Philibert a décidé de les retrouver, aussi bien pour évoquer cette aventure partagée que pour les filmer dans leur présent.

Nous l’avons interrogé sur ce film : Retour en Normandie, et sur ses intentions en tant que cinéaste-documentariste, pour Vivelaculture :

 

- Bonjour Nicolas Philibert, vous êtes donc à Madrid pour présenter votre film: Retour en Normandie, qui va sortir ici, en Espagne. Comment vous est venue l’idée de ce projet ?

 

C’est un projet que je portais depuis longtemps, en réalité bien avant de faire Etre et Avoir. Cela faisait peut-être dix ans que j’avais en tête de revenir un jour en Normandie, retrouver les acteurs du film de René Allio, parce que l’aventure de ce film, à laquelle j’avais participé comme assistant, en 1975, avait été pour moi une expérience très belle, très forte, une aventure de cinéma assez singulière. René Allio avait notamment confié la plupart des rôles de son film à des paysans normands, et comme j’étais son assistant, j’avais été chargé de les chercher, de les recruter. J’avais donc passé trois mois, avant le tournage du film d’Allio, à sillonner une région du bocage, de ferme en ferme, pour trouver les gens, les convaincre de participer à un film, les détourner de leurs exploitations, pour les embarquer dans une aventure de cinéma. Il avait fallu déployer une conviction formidable pour arriver à les entraîner tous dans cette histoire. Voila, trente ans après, j’ai eu à cœur de retourner les voir et de faire un film avec eux aujourd’hui.

 

- Et justement, trente ans après, est-ce que cela a été difficile pour vous de retrouver toutes ces personnes ?

 

En fait, la plupart d’entre elles sont encore dans la région où on avait filmé, donc je les ai retrouvées assez vite, assez facilement. Peut-être mise à part celui qui jouait le rôle principal, celui qui jouait Pierre Rivière, puisqu’il ne vit plus en France, mais il faut garder un peu de mystère, et en fait je vais être amené à le chercher au cours du film.  Voilà, mise à part lui, l’ensemble des protagonistes du film d’Allio sont là, enfin excepté les plus anciens, sinon ils sont presque tous là, et ils ont été très touchés que je revienne les voir. C’était une façon de me dire qu’ils étaient au fond très très heureux de voir qu’on ne les avaient pas oublié, et du coup, ils ont spontanément accepté de tourner dans un deuxième film, trente ans après.

 

- Et on se rend compte en fait que cette expérience a été pour eux très importante, et que trente ans après, elle reste très prégnante dans leur vie.

 

Oui, ce qui est très beau, c’est que cette expérience a beaucoup compté pour eux, et en même temps, je trouve qu’ils ont bien su tourner la page. Ce n’est pas facile quand on a vécu une aventure si forte. En fait, le film, que j’ai fait, parle de ça, parle de « l’après », de ce qu’on laisse derrière soi quand on fait un film. Et on ne sait jamais ce qu’on va laisser : du bonheur, de l’amertume, …. Je parle là des films qui sont non pas  tournés avec des acteurs professionnels, mais avec des gens qu’on prend dans leur vie comme ça, soit comme pour Allio, dans le cadre d’un film de fiction, soit dans le cadre d’un documentaire. Et c’est une question qui se pose tout le temps dans le documentaire : on filme des gens, dans leur quotidien, dans leur travail, etc, et ensuite on s’en va et on fait un autre film, tandis qu’eux restent là, avec cette expérience-là. Ils en parlent d’une très belle façon, je trouve. Cette expérience les a nourris, leur a apporté pleins de choses, les a amenés à réfléchir sur eux-mêmes, sur le monde, et ils en parlent de très belle façon.

 

-  Il y a une particularité dans tous vos documentaires, c’est le rythme. Là, c’est très différent d’Etre et Avoir, puisque votre caméra y était simplement une enregistreuse, ici il y a des commentaires. Mais on trouve toujours ce rythme, ces plans longs, vous laissez se dérouler pleinement les actions, je pense notamment à la longue scène où ils tuent le cochon.

Le rythme est très important dans vos documentaires.

 

Le cinéma, c’est des histoires de rythme, c’est un jeu perpétuel entre ce qu’on montre et ce qu’on cache, ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas. Il existe comme ça une dialectique perpétuelle entre l’ombre et la lumière, et le temps est également capital. Il y a en effet dans mes films des séquences qui s’étirent un peu comme des élastiques. C’est des longues et des brèves. C’est très musical, un film ! Le montage d’un film s’apparente bien d’avantage à de la musique qu’à du théâtre au fond, et oui, je suis extrêmement attentif à cette question là : au timbre des voix, au travail du son, au rythme des choses. Et puis, c’est un film dans lequel les gens parlent et il ne s’agit pas de leur couper la parole, comme on fait tout le temps à la télé. C’est insupportable, une intervention ne peut pas durer plus de 4 secondes sans que l’animateur intervienne, donc voilà, moi je fais le contraire !

 

- Alors, même si ce film est assez récent, est-ce que vous avez déjà d’autres projets en vue ?

 

J’ai des projets mais j’ai pour habitude de ne pas en parler trop tôt, donc je ne vous dirais rien, parce que tant qu’un film n’est pas sur les rails si j’ose dire, je ne préfère pas en parler, voilà.

 

Propos recueillis par Virginie Gatineau

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