"Je voulais montrer comment se passe un processus créateur"
A l'occasion de la sortie en Espagne de "Séraphine", le dernier film de Martin Provost, le réalisateur et l'actrice principale, Yolande Moreau, étaient à Madrid et nous avons profité de leur visite pour leur poser quelques questions.
- Votre film s’inspire d’une histoire vraie, celle de Séraphine de Senlis, comment avez-vous découvert ce personnage et qu’est ce qui vous a séduit chez elle ?
- J’ai découvert ce personnage grâce à une amie qui travaille à France Culture, et qui m’a parlé de Séraphine en me disant de m’intéresser à ce personnage. Après lui avoir demandé « pourquoi », elle m’a répondu « cherche et tu comprendras ». J’ai beaucoup cherché et je crois qu’aujourd’hui j’ai compris pourquoi.
Ce qui m’a tout de suite intéressé chez Séraphine, c’est ce destin particulier, ce parcours incroyable d’une femme qui, au début du siècle dernier, et alors que rien ne la prédisposait à une vie artistique intense, va réussir à laisser une œuvre. C’est vraiment cela qui m’a bouleversé, voir qu’elle avait finalement réussi…
- Pourquoi avoir choisi Yolande Moreau pour interpréter Séraphine ?
- Il se trouve que Yolande et moi habitons l’un à côté de l’autre à la campagne, là où d’ailleurs on a tourné le film. On ne se connaissait pas du tout. Une fois que j’ai eu rassemblé tout ce que j’avais pu sur Séraphine, je me suis demandé qui pourrait interpréter le rôle. Il me fallait un caractère, quelqu’un qui d’emblée soit « hors-composition ». Je dois dire que le visage de Yolande s’est imposé tout de suite. Le hasard a bien fait les choses. Nous nous sommes rencontrés, je lui ai raconté l’histoire et j’ai alors écrit le scénario pour elle.
- Dans une interview, vous dites que lorsque vous avez vu les peintures de Séraphine, vous avez eu l’impression que ses tableaux avaient quelque chose à vous dire, à quoi faisiez-vous référence ?
- Les tableaux sont extrêmement vivants, la peinture de Séraphine est obsessionnelle, elle vient du plus profond d’elle-même et de son parcours intérieur. Quand on voit les tableaux, qu’on apprend à les connaître et qu’on les regarde dans leur ensemble, on voit le parcours de l’être humain, de l’artiste et le chemin spirituel de Séraphine. C’est absolument bouleversant de voir le cheminement intérieur de cette femme.
- Vous n’avez pas voulu faire la biographie de Séraphine et avez préféré vous intéresser à sa rencontre avec le collectionneur d’œuvres d’art allemand Wilhelm Uhde, pourquoi ?
- Pour moi c’était l’axe le plus intéressant pour raconter l’histoire de Séraphine. Je voulais montrer comment se passe un processus créateur, comment on aboutit à une œuvre. Je crois que l’œuvre n’arrive pas seule. Le peintre, l’écrivain, le musicien a, à un moment donné, besoin du monde extérieur pour exister. Pour le cas de Séraphine, cela s’est traduit par sa rencontre avec Wilhelm Uhde. J’ai voulu montrer comment ces deux marginalités, cette femme de ménage qui avait accepté les travaux les plus bas pour pouvoir peindre la nuit et cet homme, homosexuel et bourgeois, fuyant l’Allemagne, ont été réunies grâce à la peinture. Je me suis intéressé à comment l’un et l’autre se sont mutuellement fait avancer intérieurement.
- Pouvez-vous nous raconter en quelques mots l’aventure des Césars, sachant que Séraphine en a reçu 7, lors de la Cérémonie des Césars 2009 ?
- Oui c’est un peu comme une avalanche (rires). J’espérais en avoir un ou deux mais je ne m’attendais pas à cela. J’espérais avoir le César du meilleur scénario parce que l’écriture avait représenté un gros travail de recherches. Et quand tous les autres Césars sont arrivés, j’étais très content, très surpris et en même temps extrêmement rassuré. Séraphine a disparu pendant la crise de 1929, elle réapparaît pendant la crise de 2009 et j’y vois plein d’espoir. Le film a trouvé les faveurs de la presse et du public. Toutes ces récompenses ouvrent la voie à tous ceux qui peuvent concevoir que le monde n’est pas qu’un vaste supermarché et qu’on peut retirer beaucoup de l’expérience humaine. Le chemin intérieur est fondamental pour l’édification des générations à venir.
- Quand Martin Provost vous a proposé d’interpréter Séraphine, quelle a été votre première réaction ? Avez-vous pensé que c’était un pari risqué ?
- J’ai tout de suite pensé que c’était un personnage hors du commun, magnifique et que c’était un très beau rôle pour une comédienne. J’ai tout de suite donné mon consentement, sans hésitation.
- Est-ce que c’est difficile d’interpréter un personnage qui a réellement existé ?
- Il y a une certaine pudeur au départ parce que c’est quelqu’un qui a existé et je trouve ça toujours un peu troublant, on n’ose pas. On se dit qu’on a une certaine responsabilité à endosser, et cela peut faire peur. On se demande qui est l’autre et il y a tout un chemin qui est long pour arriver jusqu’à elle.
- On sait que vous avez, entre autres, pris des cours de peinture pour l’interprétation de Séraphine, qu’est ce qui vous a paru le plus difficile dans ce rôle ?
- Tout au long du film on a eu le souci d’être vrai, réaliste. Avec Martin Provost, on évoquait beaucoup Séraphine, comme si elle était à nos côtés. C’était étrange parce que je suis agnostique et par moment, je sentais que les choses m’échappaient, et je me surprenais à parler à Séraphine en disant tout bas : « Séraphine, reste avec nous ».
- Quel effet cela vous a fait de remporter pour la deuxième fois le César de la meilleure actrice ?
- Je n’ai pas boudé mon plaisir ! J’étais très contente, surprise aussi parce que j’avais eu mon précédent César peu de temps avant. Et en même temps très heureuse pour le film, pour Séraphine, et pour moi. Néanmoins, je pense qu’il y a des rôles à César. Il y a des rôles qui sont complets, qui savent toucher le public.
Le succès du film fait plaisir. Le sujet étant difficile, on s’est d’abord dit qu’il n’attirerait pas beaucoup de monde. Et finalement, il y a eu un très bon bouche-à-oreille, les gens ont été émus par Séraphine.
Propos recueillis par Charlotte Vialard pour Vive la culture